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COMTESSE DE CHALIS

LES MŒURS DU JOUR

CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS

OUVRAGES D’ERNEST FEYDEAU

Format grand in-18

aLser. Étude (2 édition). . . . ... .. .....

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MONSIEUR DE SAINT-BERTRAND (comédie), . . . . , . , . .

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PARIS. IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, À.

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COMTESSE DE CHALIS

OU

LES MOEURS DU JOUR

1867

ÉTUDE

PAR

ERNEST FEYDEAU

. PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS

2 BIS, RUE VIVIENNE, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 À LA LIBRAIRIE NOUVELLE

1868

Droits de reproduction el de traduction réservés

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LA

COMTESSE DE CHALIS

OU

LES MOEURS DU JOUR

Je me nomme Charles Kérouan. Je suis à Nantes, d’une fanglle qui s’est plusieurs fois illustrée, au service de la France. Mon père, avant de prendre sa retraite avec le grade de capitaine de vaisseau, avait figuré avec hon- neur dans la guerre désastreuse qui précéda la chute du premier empire. Je n’ai jamais connu

ma mère. Dès mon enfance, comme je montrais L

2. LA COMTESSE DE CHALIS

peu de.goût pour l’état de marin, mon père, qui m’adorait, me destina au professorat. Dans sa pensée, tout homme se devait à son pays et con- tractait par le seul fait de sa naissance l’obli- gation de le servir. Je fis ce qu’on appelle en termes de collége « d'excellentes études. » A dix-neuf ans j'avais obtenu le prix d’honneur au grand concours. Deux ans plus tard, en quit- tant l’École normale, j'étais nommé professeur d'histoire suppléant dans l’un des grands col- léges de Paris. Cette situation, presque excep- tionnelle pour un jeune homme de vingt-deux ans, provenait, je l’avoue, beaucoup plus du crédit de mon père que de ce qu’on voulait bien nommer « mon mérite, » Elle me permit de faire à Paris quelque figure. Les six mille francs de rente que je tenais de ma mère joints aux émoluments de ma place, me constituaient un budget respectable, et que la plupart de mes collègues auraient pu envier. Je puis dire avec un certain orgueil que, dès la première année de mon professorat, tout le monde eut les yeux fixés

Lo

LES MŒURS DU JOTR. 6)

sur moi dans l'Université. Ma destinée semblait tracée d'avance : Je devais me marier quand ma position scrait bien assise et devenir probablement un jour vice-recteur de Paris. Îl n'est guère pos- sible à un professeur de s'élever plus haut, à moins que la volonté de l'Empereur ne l’appelle au poste éminent de ministre de l'instruction publique. Mes amis s’amusaient parfois, avec une pointe d’ironie, à me faire entrevoir cette haute, distinction comme le couronnement cer- tin de ma carrière. Mais possédant quelque bon sens et n'ayant aucune ambition, je ne pou- vais m'empêcher de rire de ce pronostic qui flat- lait cependant le cœur de mon père.

II

J'avais donné, étant enfant, des preuves d'une passion et d’une sensihiljté peu cominunes. Dès l’âge de dix ans je ne savais point aimér à demi. J'aimais og je n’aimais pas : point de mi-

4 LA COMTESSE DE CHALIS

lieu, Aucun orgweil ne se cachait sous mon indif- férence; mais une fois que mon cœur s'était donné, il n'était plus possible de le détacher. J’ai- mais, pour ainsi dire, en dehors de moi, et moins par suite d’un examen réfléchi que d’une disposition primesautière, Certaines personnes m'attiralent, d'autres me repoussaient; tout cela sans motifs, sans causes. Malheureusement ce n'élaient pas toujours les plus dignes d’être aimées que je préférais.

J'ai dit que j'étais doué de sensibilité; j’ajou- terai dès à présent que cette faculté si enviée devait faire le malheur de ma vie entière, Les faits les plus insignifiants en apparence, s’ils se passaient dans les domaines du sentiment, ac- quéraient sur-le-champ pour moi des proportions considérables. Un froncement des sourcils de mon père me donnait envie de pleurer, un mot sévère de l’un de mes professeurs me faisait pâ- lir, Il suffisait souvent d’une parole bienveillante pour ohtenir de moi des excès de travail capables de compromettre ma santé. En revanche, une

OU LES MŒURS DU JOUR. 5 raillerie, si légère qu'elle fût, me faisait peine, et si je rencontrais l'indifférence dans un cœur que je jugeais digne de sympathiser avec le mien, j'éprouvais une douleur amère. Il me semblait

que ce cœur, en se dérobant, m'infligeait une humiliation imméritée.

III

Il m'aurait suffi du nom de mon père pour être bien accueilli dans la société parisienne. Le peu de lustre dont je le couvris me fit ouvrir à

.deux battants les portes du monde officiel. Tei je dois mentionner l’une des plus singulières ano- malies de mon caractère : de même que le plus grand nombre des jeuncs gens qui ont achevé Jeur éducation à l’École normale, j'avais toutes les dispositions qui semblent le micux faites pour donner à un homme l’aversion du monde, et malgré moi, le monde m'attirait. En politique, j'étais d’un libéralisme qui se représentait le

6 LA COMTESSE DE CHALIS

seul Washingloh pour idéal ; libre-penséur dans l'acception la plus radicale de ce mot, je n’ad:- meltais, sous aucun prétexte el pour personne, aucune restriclion äu droit de manifester publi- quement ses opinions; c’est à peine s’il m'était possible de me consoler de l’état de marasine dans lequel, commé fatiguée d’avoir tant agi depuis quatre-vingts ans, s'affaisse de plus en plus la société française ; l’étude seule, et l’étude sévère, acharnée, parvenait à me distraire de la tristesse que j'éprouvais à voir mon pays s’en- gourdir paresseusement dans les mornes plaisirs d’une sécurilé menteuse..… et ce monde, ce monde désœuvré, frivole, qui, par son indiffé-- rence, ses conventions, son rassasiement de toutes choses, l'étrange choix de ses passe-temps, est la si frappante expression d’un état social presque sans précédent depuis que la France existe, ce monde exerçait sur moi une sorte de fascination! [l y avait quelqué chose d'étrange et de malsaih dans l'intérêt qu’il m'inspirait. Je le sentais vide, faux, futile, cruel, égoïste ; et,

OU LES MŒURS DU JOUR: 7

captivé par la séduction de ses dehors, je le re- cherchais instinctivement comme s’il avait été le brillant foyer de lotte élévation, de toute lumière, de même-qu'il était le point de réunion de toute grâce, de toute beauté. Explique qui le pourra celte espèce d’aberration d’un caractère qui n’a- vait rien de féminin, ét qui, d’ailleurs, avait été trempé, paï la nature spéciale de son éducation, d’une manière toule virile. Pour moi, revenu aujourd'hui, et à la suite de la leçon la plus sé- vère, de mes illusions, je ne puis que constater avec étonnement ce fait qui eut une si funeste in- fluence sur les débuts de ma carrière.

IV

L’une des maisons j'allais le plus volontiers était l'ambassade d'Angleterre. J'y trouvais réunis le faubourg Saint-Germain avec le personnel de Ja diplomatie et les notoriélés des corps politi- ques. Tout jeune comme j'étais, avec mon nom.

8 LA COMTESSE DE CHALIS

breton si peu connu, je m'effaçais le plus possi- ble. Il y avait tant de princes, de ducs, de mi- nistres, de sénateurs, ct même de personnages de mérite! J’osais à peine remuer, de peur d’en offenser quelqu’un.. Mon cœur vierge admirait silencieusement les beautés aristocratiques qui brillaient devant mo® sans souci du jeune pro- fesseur, qui pouvait cependant rectifier dans sa mémoire la généalogie de plus d'une. Je me di- sais, avec une puérile douleur, que ce monde d'étoiles n’était pas fait pour moi, que j'étais ad- mis à le voir, mais non à vivre de son existence; je supposais qu'il devait avoir des dessous char- mauis et particuliers que je ne pourrais jamais pénétrer sans doute; et, attristé de ne le retrou- ver qu’une dizaine de fois chaque hiver, impru- dent que j'étais ! j’éprouvais pour ce monde une curiosité avide !

OU LES MŒURS DU JOUR. 9

V

Par un soir du printemps de l’année 1865 -— j'avais alors un peu de moins vingt-cinq ans je me rendis à l'ambassade pour assister à la dernière réunion de la saison. On était à la fin du mois de mai, et, je me le rappelle encore, la chaleur, ce soir-là, était accablante. Les salons de réception se trouvant au rez-de-chaussée, on avait laissé les poïtes ouvertes, et quelques-uns des invités erraient dans le jardin, dont les massifs étaient doucement éclairés par des lam- pes cachées sous les fleurs. Cette soirée avait un caractère tout particulier de charme intime. Peu de monde. Presque rien d’officiel. Un orchestre excellent qu’on ne voyait pas, et dont les instru- ments couvraient à peine le murmure des con- versations. Les femmes étaient presque toutes coiffées avec des fleurs naturelles, et ces fleurs

inondaient les salons de parfums exquis. Que 1.

LU COMTESSE DE CHALIS

dirai-je encore? cette soirée, à laquelle j’aurais si bien pu ne pas aller, eut de telles conséquen- ces pour moi, que ce n'est pas sans un serrement de cœur que je parle d’elle. Je voudrais qu’il me fût possible de m'y arrêter, d'examiner sous quelles perñicieuses influences je devais être pour avoir éprouvé, sans que rien he rn'y eût préparé, l'émotion délicieuse et funeste qui dé- cida si misérablement de mon avedir, Vains re- grets ! regrels superflus! Il élait dit que ce jour- j'irais à ma perte, et ce h’esl pas, hélas! une analyse rétrospective qui pourrait adoucir l'a- mertumc de mcé regrets !

VI

, ° s _

Je m amusal pendant quelque lemps à regar der les toilettes des femmes. Je causai avec quel- ques personnes que je connaissais. Vers minuit je me disposais à partir, lorsque, au tournant d’une porte, je me sentis soudäin les pieds em-

OU LES MŒURS DU JUUR. 11

barrassés dans la traîne d'une robe. Presque aus- sitôt un petit cri de mauvaise humeur me fit tourner la tête. La femme qui l'avait poussé, ne pouvant avancor, demeurait là, cabrée, et me rc- gardait de travers ; et moi, confus de ma mésa- venture, je m'efforçais en vain de lui rendre sa liberté. En balbutiant quelques paroles d’excuses pour la prier de me pardonner ma maladresse, je portai naturellement les yeux sur élle. Elle s'éloignait alors, les yeux baissés, mais avec un air de hauteur. Je ressentis tout à coup au cœur comme un choc. Moi dont le cœur, dans ses plus vives ardeurs, n'avait jamais battu que pour l’amitié, je fus bouleversé jusqu’au vertige. Je ne sais comment naît l’amour chez les autres hom- mes. Ce que je sais, c’est qu’en moins d’une se- conde le cruel s'abattit sur moi. Je puis dire, sans hyperbole, qu’il suffit d'un regard pour me foudroyer. Mon cœur, ma vie, toutes mes pen- sées, comme si une commotion subite me les eût arrachées, tout appartint à cette femme. Elle avait tout pris avêc elle. Elle emportait tout der-

12 LA COMTESSE DE CHALIS

rière elle, dans les plis ondoyants de sa jupe dé- chirée !

Cependant j'étais retourné sur mes pas pour la suivre. Je n’avais guère conscience de ce que je faisais, Je la regardais avec délices. Qu’a- vait-elle donc en elle pour me passionner ainsi ? Elle était de taille moyenneet très-bien faite, Au- dessus de son corsage, harmonieusement arrondi, on voyait de belles chairs. Sa tête impérieuse était surmontée d’un édifice de cheveux blonds disposés horizontalement, en longs rouleaux. Une boucle de ces cheveux s’échappant du chi- gnon traînait languissamment entre ses épaules, el ces épaules avaient de gentilles fossettes, comme des joues. Sous son front un peu resserré, ses yeux bleus étincelaient, de même que ses dents de chat entre ses lèvres fines et bien jointes. Rien de plus élégant que sa démarche, rien de plus distingué que sa tournure. Son costume la faisait valoir. Mais ce qu'il y avait de plus attrayant en elle, c'était un Je ne sais qudi composé de hau-

OU LES MŒURS DU JOUR. 15

tain et d’insouciant, de léger et de dédaigneux, d'aristocratique et de gai, de frivole et de réservé, qui s’accusait dans la fermeté des lignes de son nez, dans le port de sa tête, dans l'éclat de sa bouche appétissante, dans l’aisance de ses mou- vements, dans sa façon de regarder, de sc tenir, de parler, de marcher. Certes, il est possible de rencontrer des femmes plus belles, mais je mets au défi l’univers entier d'en refaire une autre mieux organisée pour bouleverser un cœur juvé- nile‘ Elle se savait reine. Les hommages qu’elle ne cherchait pas, venaient à elle comme d’eux- mêmes, el l’on sentait qu'elle pensait vous accor- der une faveur quand elle daignait laisser tom- ber sur vous un de ses regards de mépris.

VII

À partir. du moment je la suivis, tout s’é- claira pour moi dans les salons, tout prit des proportions augustes. La musique, qui jouait des

14 LA COMTESSE DE CHALIS

valses allemandes, me parut mille fois plus har- monieuse que celle qu’en révant on attribué aux anges. De même les fleurs acquirent plus d’éclat, et le bonheur circulait partout comme une brise. Je me sentais joyeux et recueilli: mes facultés s'étaient doublées ; ce monde composé de luxe, de distinction, 1l allait donc enfin m’appartenir ! et j'allais donc enfin. prendre ma part de ses joies secrètes ! étais si bien enthousiasmé, que je ne me demandais même pas s’1l me serait jamais possible de me faire aimer! Je ne pensais qu’à une chose : posséder par les yeux cette créature céleste,

Ed

VIII

Pendant près de deux heures je demeurai là, la regardant, écoutant le timbre de sa voix, épiant chacun deses gestes. Tantôt elle s’asseyait languissamment, trônant d’un air superbe au milieu d’un grand cercle de femmes et de jeunes

OU LES MŒURS DU JOUR, 15

hommes. Tantôt elle se levait avec paresse, et, à tout pelits pas, se promenait dans le jardin. Ce- pendant je voulais connaître son nom. Je le de- mandai à une femme qui venait d'échanger une poignée de mains avec elle.

Ne le savez-vous pas ? me dit-elle. C'est la comtesse de Chalis.

Je répondis que j'avais beaucoup entendu par- ler de la comtesse comme de l’une des femmes les plus à la mode, mais que Je ne l'avais jamais rencontrée.

C’est qu'un deuil de famille la retenait chez elle. On ne l’a pas vue cet hiver. Elle semble avoir fait une vive impression sur vous, reprit en sou-

LS

Je ne sais quel sentiment ombrageux m’empè-

riant mon interlocutrice.

cha de solliciter l’honneur d’être présenté à la comtesse. Ce que je crois me rappeler, c’est que je ne voulais pas qu’il y eût rien de banal entre elle et moi. Une présentation m'aurait valu un si- gne de tête et peut-être quelques mots de politesse. Je préférais me présenter moi-même, en temps

16 LA CONTESSE DE CUALIS

cl lieu choisis par moi. Cependant la comtesse avait remarqué l’obstination que je mettais à la regarder, car avant de partir elle se pencha vers la femme avec laquelle je venais de causer. Elle lui demandait mon nom, sans doute. Ce nom n'éveilla rien en celle. Elle partit sans me faire l’aumône d’un signe d’attention.

IX.

Deux jours plus tard, le grand prix de Paris, de cent mille franes, devait être couru au bois de Boulogne. Je me croyais certain de rencon- trer la comtesse à celte solennité de Ja fashion. C'était la première fois que je mettais le picd sur un lerrain de courses, et Je ne me doutais même pas de la singularité du spectacle qui m’y attendait. Je cherchai longtemps madame de Chalis dans l’enceinte du pesage, encombrée de monde. Il y avait tant de femmes, et leurs toilettes de printemps les transformaient si bien

OU LES MŒURS DU JOUR. 17

pour des regards inexpérimentés, que je n’en reconnus d’abord pas une seule. Le bruit, le mouvement, l'éclat du soleil, les cris des pa- rieurs m'étourdissaient : je finis cependant par apercevoir la comtesse. Elle était assise au pied de la tribuné impériale, au milieu d’un groupe de femmes des mieux titrées, et que tout le monde regardait. Avec sa robe courte bouffant sur les hanches, ses bottines de satin rose à hauts talons, son chapeau de printemps, qui ressemblait à une jonchée de fleurs, elle me parut mille fois plus belle et plus attrayante. La singulière disposition de son voile surtout don- nait à son charmant visage une expression par- ticulière. Ge voile, ou plutôt cette longue bande de tulle blanc, sans broderies, tendu sur la fi- gure, comme un masque, lui enveloppait toute la tête, et les deux bouts qui s’échappaient du nœud formé sur le chignon flottaient légère- ment, parmi des boucles blondes, des brindilles de pampres et de minces rubans de soie longs de plus d’un mètre. Ce voile et ces rubans for-

18 LA COMTESSE DE CHALIS

maient le plus galant des appendices à la tête fine et fière de la comtesse. Elle eut un tel suc- cès que, de l’autre côté de la piste, les femmes montaient sur leurs voitures pour mieux la voir. Il y avait là, en effet, bien des visäges plâtrés que le teint de camélia de madame de Chalis devait faire blêémir. En manœuvrant habilement je parvis à m’approcher d’elle. Elle avait son carnet de courses à la main, car elle pariait, à ce que j’appris depuis, et des sommes considé- rables, et elle gagnait ce jour-là, ce qui la ren- dait joyeuse. Un diminutif de chien, de la race des Lerriers, un peu moins gros qu’un rat, était blotii sur ses genoux, et ce monstre aux larges oreilles, avec d'énormes yeux saillants, avait au cou une chaïînette d'or pendait, en guise de grelot, un diamant gros comme un pois chiche. Inutile de dire que ce délicieux objet du caprice d’une jolie femme excitait l'admiration de toutes les personnes qui se tenaient auprès d’elle. Elle ne m'avait pas vu tout d’abord, étant fort occu- pée à causer avec ses amics et à inscrire ses

7 OU LES MŒURS DU JOUR. 49

paris sur son carnet. Quand les chevaux cou- raient, elle montait sur sa chaise pour les suivre avec sa lorgnette par toute la piste, et l’on voyait alors ses adorables pelits picds, si mi- gnonnement chaussés, s’agiter avec impatience. Et puis, à l’arrivée au but, c’étaient des cris, des battements de mains! Il lui suffit de rencon- trer mes yeux pour faire tornber toute celle joie: J'étais passé plusieurs fois devant elle sans attirer son attention. Elle finit par m'apercevoir. Alors, avec désespoir, je lui vis faire sa moue dédai- gneuse.

X Je quittai l’enceinte du pesage avant la der- nière course. Je me sentais la mort dans le cœur. L’'immense folie de mon rêve commençait: à se dresser devant moi, et le contact direct de ce monde passionné pour un spectacle si éloigné

des nobles plaisirs de l'intelligence me causait une sorle de malaise dont j'avais peine à me rc-

20 LA COMTESSE DE CHALIS

mettre. Je ne cherchais même plus à me le dis- simuler : j’élais horriblement déplacé dans cette foule élégante, oisive, dont les idées, les goûts, les divertissements ne m'inspiraient, vus de si près, qu’une sorte d'étonnement mêlé de fatigue. Je me disais que jamais 1l ne me serait possible de sympathiser avec elle. La comtesse en était la reine. Elle en partageait toutes les joies. Quelle ombre d'apparence y avait-1l que, quand même les événements s’aviseraient de nous pousser l'un vers l’autre, nous pussions jamais nous comprendre ? Ces réflexions îm'assiégeaient pen- dant que, dans le cabriolet de remise que j'avais loué pour la circonstance, je rculais à travers les allées du bois de Boulogne. Il y avait peut-être au bois autant de monde que sur le champ de courses. Sur chaque bord des routes, de longues files de voitures s’étendaient, pleines de curieux. L’allée des Acacias surlout, dont les arbres se couvraicnt alors de fleurs odo- rantes, était envahie par la foule. Comme Je commençais à la remonter, un long mouvement

OU LES MŒURS DU JOUR. 21

se fit derrière moi, je vis loutes les têtes se pen- cher, et les voitures qui erraient çà et se ranger preslement vers les bas-côtés pour faire place. En me penchant à mon tour, je vis venir à moi une daumont, menée au grand trot, avec ses postillons à casaque de soie bleue et ses quatre chevaux secouant les bouquets de vio- leltes de leurs frontaux. Quoique je vécusse à Paris depuis trois ans, jamais, jusqu’à présent, je n’avais rien rencontré de plus accompl qu’un tel équipage; jamais je ne m'étais même douté qu’il pôt exister tant de distinction dans le faste ni tant de goût dans l’apparat : valets de pied poudrés, en bas de soie; chevaux de prix mer- veilleusement appareillés; harnais tout rehaus- sés de cuivres éclatants; calèche découverte, avec des armes écartelées sur les panneaux. Tout cela reluisant et bien rassemblé, arrivait sur moi dans un mouvement superbe, une magni- fique ordonnance!

Quel style! disaient des jeunes gens auprès de moi.

9? LA COMTESSE DE CHALIS

—Îl y en a pour plus de cent mille frarics !

Sans compler les femmes!

Ce mot grossier me fit tourner la têle, C‘élait un homme à l'air fort comme il faut qui l’avait prononcé. Lorsque Je repartai les yeux sur la ca- lèche, elle était juste à mon côté. Assise an fond, auprès d’une autre femme, se tenait la comtesse de Chalis, toute souriante, gracieusement enca- puchonnée dans son voile de tulle, ayec ses longs rubans flottant au vent. Deux hommes occu- paient la banquette de devant. La comtesse me reconnul au passage, car elle détourna les yeux en faisant son éternelle petite moue.

C’est pour le coup, devant ce train de prince, que Je compris l’effroyable distance qui me sépa- rait d'elle! Qu’étais-je, moi, pauvre diable de professeur, avec ma science historique, et l'élé- gance d'élocution qui captivait mes collègues et élèves! qu'’étais-je, moi, cœur juvénile, âme affamée d'amour, avec toutes mes délicatesses de sentiments, auprès de cet étalage fastueux, de ces chevaux anglais si bien dressés, de ces

OU LES MŒURS DU JOUR. 93

laquais à l'air de gentleman! La poussière que soulevaient les roues si hautes de cet équipage de gala n’était pas encore dissipée, que je ren- trais dans mon néant, avoee l’humiliation d’a- voir jamais eu l'idée d'en sortir. En même temps l'envie naissait .en moi, me perçant le cœur de ses dents cruelles. « Si je pouvais riva- liser de luxe avec elle, si seulement j'avais un titre quelconque, quelque chose, un de ces je ne sais quoi de situation qui est tout pour les gens du monde; si, par exemple, je faisais par- tie de quelque noble domesticité princière ; ou si je descendais de quelqu’un de ces grands pil- lards féodaux, même de l’un de ceux dont la fortune date d’un crime, j’existerais, je serais un homme pour elle! Mais non. Je descends d’une famille de matelots. Mon père s’est estimé heureux de se faire percer quatre fois le corps au service de la France; *moi, je me suis jus- qu’ici contenté d'acquérir autant de savoir que peut le faire un homme de mon âge, et d'élever mon intelligence, et d’ennoblir mes passions, et

24 = LA COMTESSE DE CHALIS

de ne rien tenter contre l’honneur, et de faire le bien, et d’y croire. Oh! ces deux hommes qui sont là, assis, familiers peut-être avec elle, ces hommes que son voile effleure, qui respirent dans son atmosphère, que sont-ils donc, qu’ont- ils donc fait pour mériter de si hautes faveurs! »

Telles étaient les pensées qui s’agitaient dans mon esprit, tandis qu’entraîné dans le flot des vingt mille voitures revenant des courses, mon piètre cabriolet de louage descendait l'avenue de l’Impératrice et celle des Champs-Élysées. Le luxe, tout autour de moi s’étalait dans l'éclat et la bonne tenue des équipages, la beauté des chevaux, la richesse des livrées. Ce n'étaient que daumonts, berlines menées à grand’guides, phaétons, chaises de poste, tout cela résonnant de bruits de grelots, confondant dans une cohue élégante autant que *choquante les femmes du monde ct les courtisanes; ces dernières fardées, assises sur le dos, avec des boties de fleurs sous les pieds, la jupe trainant sur les roues de leur

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véhicule. Les saluts s’échangeaient partout; le soleil resplendissant embrasait les têtes; on ne voyait que fleurs et que rubans papillonnant sous les ombrelles. Tout le Paris moderne défi- lait ainsi sous mes yeux, dans son indifférence, sa frivolité, enchanté de se rencontrer et de se retrouver toujours le même. Moi seul, hargneu- sement rencogné dans un angle de ma voiture, je me sentais d’une tristesse morne. À la hau- teur du rond-point des Champs-Élysées, je me croisai de nouveau avec l’équipage de la com- tesse. [1 remontait au pas des chevaux la large voie, Madame de Chalis me reconnut encore, et, cetle fois, en m'apercevant, elle se couvrit le bas du visage de son mouchoir pour dissimuler son sourire. À celte vue, la colère me prit. Qu’avais-je donc de si ridicule?

XI À partir de ce jour, ce fut entire nous deux

comme une sorte dedéfi. Partout elle allait, elle | 2

23 LA COMTESSE DE CHALIS

élait toujours sûre de m'apercevoir; de même, Je pouvais toujours m'attendre à quelque signe .de dédain chaque fois que mes yeux rencon- traient les siens. Ce n'était pas une petite occu- ration que de la suivre. Tout mon temps lui appartenait, en dehors des six heures consa- crées chaque semaine à mon cours. Le diman- che matin, je la rencontrais à l'église Saint- Philippe du Roule, et le vendredi soir aux concerts des Champs-Élysées. Un jour je la vis au grand Opéra, un autre jour aux italiens, ct toujours avec des toilettes radieuses, et invaria- blement escortée par quelques-unes de ses amies. Tous les salons étant fermés, je ne pou- vais la chercher que dans les lieux publics. Celui j'étais le plus sûr de la retrouver était le bois de Boulogne. Chaque jour, de cinq à six heures, elle faisait une courte âpparition dans l’allée du Lac, maussade promenade l’on va moins pour prendre l’air que pour s’entre-regar- der; et là, du haut de sa calèche conduite au pas, elle examinait les toilettes, salyait ses amies

OU LES MŒURS DU JOUR. 2:

et se laissait complaisamment admirer par qui- conque voulait s’en donner la peine. Moi seul j'avais toujours le triste privilége d'assombrir son beau front et de faire naître sur ses lèvres celle moue qui me désolait, mais que je préférais pourtant à l'indifférence. Elle me regardait in- variablement de la même manière, avec une sorte de hauteur mélée d’ennui, ct elle ne me regardait pas ainsi, je l’ai su depuis, pour me piquer au jeu ni pour me provoquer, mais parce que cela lui paraissait quelque chose d’exorbi- tant et de ridicule, à elle, grande dame, de voir qu’un jeune professeur, c’est-à-dire un homme de rien, avait l’impertinence de l'aimer.

XII

Cependant, malgré ses dédains, à cause de ses dédaur.s peut-être? je continuais à éprouver pour elle uïe passion si singulière, qu'il ne pouvait pas suffire de l’apercevoir de loin,

28 LA COMTESSE DE CHALIS

presque chaque jour. J'aurais voulu connaître toute sa vie, assister à chacune de ses actions, pénétrer les plus secrètes de ses pensées. Le peu que j'avais pu deviner de son existence me sem- blait bien étrange, car je ne connaissais alors du monde que la surface. Je ne tardai pas à me mettre en quête des gens de son entourage le plus privé. Du mari, nul ne me dit rien. Il voyageait, assurait-on, pour sa santé, et ne fai- sait à Paris que des apparitions courtes et rares. Mais, vraisemblablement à cause de l'absence de son mari, elle était toujours entourée par un groupe très-reconnaissable, car il était toujours le même, de fervents adorateurs. Il y avait sur- tout dans le nombre des privilégiés un person- nage que je haïssais d’instüinct, car je le ren- contrais presque constamment avec elle." C'était un jeune homme de mon âge, qui s'était fait à Paris une sorte de réputation bizarre, grâce à quelques excentricités ct surtout aux prodiga- lités les plus insensées. Il se nommait le prince Tiliane, Avec sa taille fluelte, sa face imberbe,

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sa voix grèle, on l'aurait pris pour .un enfant si certaines expressions de regards sauvages et un aplomb imperturbable ne l’eussent fait recon- naître pour un petit homme très-sûr de lui- même cet très-volontaire. J'aurai tout dit sur lui en ajoutant qu’il était le type le plus achevé de ces jeunes gens, dignes fleurs de la généra- on nouvelle, qu’un plaisant de génie baptisa du nom expressif de « petits crevés. » Orphelin dès son plus bas âge, il s'était trouvé possesseur à Sa majorité d'une de ces fortunes qu’on nomme, à bon droit, scandaleuses, Lorsqu'elles ne le sont pas par leur origine, elles le sont in- variablement par l’immoral et flétrissant usage qu’on en fait. Un homme d’un grand sens qui s’amusait à observer ce singulier prince avait dit de lui, au sujet de cette fortune et des vices affreux qu'elle favorisait, un mol sinistre et qui restera : « Il cst horriblement riche! » Ce qu’on se racontait à l'oreille des aventures du prince n'était pas fail pour adoucir les sentiments que

lui portait mon instinctive jalousie. À vingt ans, 2.

50 LA COMTESSE DE CHALIS

l'existence était déjà si vide pour lui, et il était déjà tellement blasé sur toutes choses, que le jeu, un jeu effréné, avait seul le privilége de l’émouvoir. Ïl s'était enfermé une nuit avec un de ses pareils de son âge ce dernier, disait- on, avait dans les veines quelques gouttes d’un sang royal et ces deux malheureux, qu’on eût cloîtrer à Bicêtre, ne s'étaient séparés qu'après que l’un eut gagné à l’autre, à l'écarté, une somme de onze cent mille francs! Tout ce qui pouvait faire parler du prince, attirer l'attention sur lui, même pour le ridiculiser ou le flétrir, 1! le faisait tranquillement, naïvement, dût-1l lui en coûter des sommes énormes. Il avait son cortége d'admirateurs qui butinait sur lui les miettes que le prodigue daignait laisser tomber. Bonenfant !disait-on, malgrésestravers. Poseur ! disait-on encore. Voilà tout. Nul n'avait le cou- rage de crier : Fou! Au contraire, les journaux qui parlaient de lui se plaisaient à le représenter comme un modèle. Pour moi, je me demandais toujours, en pénsant à lui, quels exemples pou-

OU LES NŒURS DU JOUR. 31 vaient résuller d’utie existence qui se déperisait tout entière autotr des tables de bâccarät, n’a- vait que la vanité poür mobile et la satiété pour résultat. Quant À compreñdre quel sentiment particulier le relenait auprès de la comitesse, el, de la paït de la comtesse, quel agrément elle pouvait trouver dätis l'intimité de cette âme remplie de ténèbres, c'est ce qui n’était pas pos- sible. Je devais l’apprendre plus tard, de Îa manière la plus inattendue, je pourrais dire la plus providentielle, -si, däns le drame véritable- ment inoui que je raconte, une providence quel- conque avait jamais daigné se montrer.

XIII

L'été était arrivé pendant que je me livrais à ces investigations qui ne pouvaient m'ap- prendre grand'chose. Les uns après les autres, tous les gens « comme il faut » s'envolaient de Paris. Les uns partaient pour Bade, les autres

32 LA COMTESSE DE CHALIS

pour Dieppe, Trouville, Vichy, les Pyrénées, Hombourg ; tous se promettant bien de se re- trouver, au commencement de l'automne, à Biarritz. Îl était excessivement important pour moi de savoir résiderait la comlesse. J'avais formé depuis longtemps le dessein de la sui- vre, en quelque lieu du monde qu’il lui plût de choisir. L’aîné de ses enfants étant tombé ma- lade, J'appris que les médecins lui avaient or- donné de passer six semaines à Aix en Savoie. Cela contrariait la mère, car aucune de ses amies ni aucun des jeunes oisifs qu’elle nommait « ses fidèles » n’avait l'intention de se diriger de ce côté. Elle craignait d'y mourir d’ennui, se trou- vant livrée à clle-même pendant près de deux .mois. Îl fallait partir cependant, l'existence de son fils étant en danger. Elle quitta Paris à la fin . du mois de juillet, emmenant avec elle huit do- mesliques, quatre chevaux, trois voitures et ses deux enfants. J'avais pris à l’avance, et sans me faire la moindre illusion sur la folie de mon entreprise, loutes les dispositions nécessaires

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pour partir deux Jours après elle. Cela m'avait été facile à cause du crédit que l’on me connais- sait au ministère dont relève l’Université. Mais je vais arriver ici à l’une des phases les plus importantes de mon récit, et je suis obligé d’en- trer dans quelques détails préliminaires afin de faire bien comprendre ce qui va suivre,

XIV

J’appris en arrivant à Aix que la comtesse de Chalis avait été loger à l'hôtel Vénat. Cet hôtel se compose de plusieurs pavillons donnant sur de vastes jardins, lesquels sont circonscrits, dans tout leur pourlour, par une haute treille disposée à l'italienne. La comtesse occupait le rez-de- chaussée du plus grand de ces pavillons. Je fus assez heureux pour trouver une chambre libre dans une maison particulière dont les fenêtres plongeaient sur les jardins de l'hôtel. De mon balcon il m'était facile de voir toute la façade de

34 LA COMTESSE DE CHALIS

l'appartement de li comtesse, et il me suffisait de descendre dans le verger qui dépendait de -mon domicile pour cbserver à travers la treille, sans être aperçu, tout ce qui se passait chez mes voisins.

Pendant les premiers jours je me ins tigou- reusement caclié, afin de mieux me tendre compte des habitudes de la comtesse. Celui de ses enfants qui était malade allait aux bains chaque matin, conduit par une femme de cham- _ bre et un domestique en grande livrée. L'autre, qui paraissdit d’une pétulance et d’une gaieté sans pareille, passait son temps à gambader à travers les fleurs, et trente fois par jour J'enten- dais la voix de sa bonne anglaise qui le rappe- lait, ne voulant pas qu’il s’exposât ainsi au soleil. Ces deux garçons, dont l’un me parut avoir huit ais et l’autre sept, étaient bien les deux plus ravissantes petites créatures que l'on pôt voir. Ils ressemblaient tous deux à leut mère. Ils avaient les mêmes cheveux blonds légèrement annelés, les mêmes yeux d’un bleu sotnbre et

LES MŒURS DU JOUR. 99

vif. L’aîné élait légèrement pâhi par la souffrance, mais la teinte nacrée qui hrillait sur ses joues n'enlevait rien à sa beauté.

La comtesse n'apparaissait jamais dans le jardin que dans l'après-midi. Alors, de loin, je la voyais toujours élégamment vêtue, marchant sous le mobile abri de son ombrelle, Elle sortait le soir dans sa voiture, Vers dix heures elle ren- trait. Elle ne recevait personne. À minuit, les domestiques fermaient les persiennes de son appartement, et toutes les fenêtres s’éteignaient.

J'avais si bien le pressentiment qu’il devait résulter pour moi quelque chose de décisif de notre voisinage, que je ne sortais pas, de peur qu’en mon absence il ne se produisit quelque incident susceptible de m’intéresser. Bien m’en prit de ces précautions. Le quatrième jour de mon arrivée, vers deux heures, comme je me promenais dans le verger de ma maison, à l’om- bre de la treille voisine, mon attention fut attirée par le bruit des pas d’une personne qui marchait sous cette treille. En écartant les pampres du

36 LA COMTESSE DE CHALIS

bout des doigts, j'aperçus de loin un vêtement d'homme. Cet homme, se trouvant à l’extrémité de l'allée, revint sur ses pas, et, quand il fut à la | hauteur de mon visage, je reconnus en lui le prince Titane. Il paraissait en ce moment un peu ému, car les muscles de son visage étaient contractés, et il avait les lèvres serrées et les yeux fixes. Il marchait en frappant les pampres avec sa badine, et regardant avec impatience dans la direction du pavillon. Le costume de knicker-bocker qu’il portait contribuait, autant que sa petite taille, ses joues imberbes et son cou découvert jusqu'aux épaules, à lui donner l'apparence d'un enfant. Ï n'y avait en lui que le regard, ce regard im- périeux, méchant, ricaneur, et qu'on ne pouvait oublier quand on l’avait une fois rencontré, qui trahît les passions de l’homme.

Il attendait depuis quelques minutes, lorsque le bruissement d'une robe de soie se fit entendre à peu de distance : c'était la comtesse qui tra- versait le jardin de bout en bout pour venir re-

LES MŒURS DU JOUR. 91

trouver le prince. En me baissant sous l'abri des feuilles, je l’aperçus de loin, au grand fsoleil, marchant à petits pas, selon son habitude, et faisant pivoter le manche d'ivoire de son om- brelle déployée dans sa main gantée. En arrivant auprès du prince, elle lui dit un mot à voix basse, et aussitôt ils s’enfoncèrent sous la treille qui les cachait à tous les regards, hormis aux miens. Îls ne pouvaient me voir, quoique je fusse topt près d'eux, derrière la clôture de feuilles.

J’entendais tout ce qu'ils se disaient. Ils mar- chaient côle à côte. Je les suivais des yeux et des oreilles, avec autant de jalousie que d'anxiété. La comtesse avait le ton aigre, mais légèrement contenu, d’une femme en colère. Le prince n’é- tait pas moinsirrité qu’elle. Étrange discussion! Moi, que mon père avait élevé dans un respect presque religieux pour les femmes, moi qui ne supposais même pas que, dans ses écarts, une femme du rang de madame de Chalis pôt Jamais

oublier ce qu’elle se devait à elle-même, j'étais 3

38 LA COMTESSE DE CHALIS

comme halluciné de stupéfaction en les écoutant tous les deux,

J’essayerai de reproduire, mot pour mot, tout ce qu’ils se dirent.

Pourquoi m’avez-vous suivie ici? deman- dait madame de Chalis. Je vous avais défendu de le faire. |

Ah! bon! fit l’autre avec mauvaise humeur, si lon faisait attention à tout ce que défendent les femmes !.…

Votre présence peut me compromettre.

Pourquoi seriez-vous plus compromise à Aïx qu'à Paris ? |

Ici des mots perdus. Puis, colère du prince :

Qu'êtés-vous vettué faire X Aix? Ce n’est pas amusant du tout, cette ville d'eaux! On n’y fait en; sebdigne, voilà tout. Il n’y à personte ! Vous n’êtes partie que pour me fuir. Je le vois bien depüis inois que vous voulez rompre.

Eh bien, fit la comiesse avèc emporlement, quand cela sérait ? Suis-je libre ?

OU LES MŒURS DU JOUR. 3)

Oh ! libre! fit l'autre en ricanant, ce serail vraiment {rop commode.

Ici nouveaux éclats de voix, phrases interrom- pues, reproches violents, que J’entendais mal. : Vous allez retourner tout de suite à Paris ! dit enfin la comtesse.

Le prince était furieux.

Non ! vous voulez vous débarrasser de moi parce que vous attendez quelqu'un, sans doute !

Vous êtes ivre, fit madame de Chalis, blessée.

Non, je ne me grise que le soir.

Pour qui me prenez-vous, que vous me parlez sur ce ton ?

Mais... je vous prends pour une femme que j'aime... qui m'aime.

Vous ! je vous aime?

Je l'espère.

Vous m'’êtes odieux !

Et depuis quand ?

Depuis que vous prenez à lâche de me compromettre.

40 LA COMTESSE DE CHALIS

Ah! voilà donc enfin le secret découvert ! s’écria-t-il. Vous dites cela parce qu'un soir, il ya un mois, vous m'avez vu dans une baignoire, aux Bouffes-Parisiens, avec la. petite Florence. D'abord, je n’avais fait que lui rendre visite dans sa loge. Je n'y suis pas resté une demi-heure. Ensuite, si elle vous a lorgnée, je ne pouvais pas l’en empêcher. Elle vous trouve agréable à voir, celle enfant. Ce n’est pas un crime.

Vous et votre demoiselle Florence !.… reprit la comtesse.

Elle semblait irritée, en prononçant ce nom, jusque dans le cœur des entrailles.

Mais le prince l’interrompit, et, riant d’un air de défi :

Eh bien! quoi? lui dit-il, allez-vous vous exposer aux bavardages de Florence, mainte- nant?

La eomtesse le regarda. Elle voulait répondre une cirtaine chose, mais je ne sais ce qui l’en empèôcha.

Comment ne comprenez-vous pas, s’é-

OU LES MŒURS DU JOUR. 4i

cria-t-elle, qu'on ne sort pas de la loge d’unc fille pour entrer dans la loge d’une femme comme il faut ?

Îl fallait donc ne pas aller vous tenir com- vagnie ce soir-là ? répliqua le prince.

Ici les deux voix s'éloignèrent, discutant tou- jours. Je n’osais bouger de ma place de peur d’éveiller l’attention. Quand le prince et madame de Chalis se retrouvèrent en face de moi, car ils marchaient tout en parlant, leur colère à tous deux était telle, qu'ils ne cherchaient même plus à la dissimuler.

Je vous dis que vous allez retourner à Paris sur-le-champ, répétait la comtesse.

Le prince ricanait, Elle continua :

Maintenant, rendez-moi mon portrait, mes lettres.

Oh! vos lettres !.… fit le prince avec un geste terrible.

Puis, sur un ton de voix glacial, il ajouta :

Je ne vous les rendrai jamais!

—- Jamais”?

42 LA COMTESSE DE CHALIS

Non.

Qu'en voulez-vous faire ?

Me venger !

Vous venger ! vous! de quoi ?

Je m’entends !

Je crus que la comtesse allait défaillir, tant il y avait maintenant de terreur dans son regard ct de larmes dans sa voix. Le prince semblait triompher. Îl voulut se rapprocher d'elle, Mais elle réagit sur elle-même, et concentrant toute son indignation dans son regard :

Vous êtes un misérable! reprit-elle. J'ai- merais mieux mourir que de vous revoir ! Partez! ou je vous fais jeter dehors.

Et, ce disant, elle marchait sur lui.

Il se sauva.

- " XV

J'étais accablé de honte pour elle. Une telle femme! ... si haut placée! si belle!... la plus

QU LES NMŒURS DU JOUR. CE)

désirable des femmes! yne créature céleste, à qui moj, je n'aurais osé parler qu'à genoux ! À quel monstre s’était-elle donnée ?

Souvent je m'étais demandé par quelles séduc- tions, à l’aide de quelles qualités élevées il pou- vait être possible de toucher son cœur. En la voyant si accomplie dans toyte sa personne ex- térieure, si fière, recherchée partout à Paris, avec ls faste de son existenge, et cet attrait particulier qui provenait de ses dédains même, je m'étais dit que l’homme préféré par elle de- vai être en toutes choses à sa hauteur : quelque type achevé de grâce, de bravoure, d'esprit, de distinction, de beauté; un de ces hommes qui font époque dans l’hisloire des sociélés, se nomment Leicester, Buckingham, don Juan, Ri- chelieu, lord Byron, et semblent 1out exprès créés pour faire pâmer d'amour le cœur des reines.

C'était cet être qui tenait plus du singe que de l’homme.

+

44 : LA COMTESSE DE CHALIS

Mais, sous l’impression de la scène brutale à laquelle je venais d'assister, je ne pensais point à cela. J'avais jugé le moment décisif, et je m'étais précipité dans la rue, poussé par une exaltation de dévouement qui, dans un tel moment, m’au- rait fait traverser des flammes. Le prince et moi, nous nous- croisämes à l’entrée du jardin de l'hôtel Vénat ; mais il était si bouleversé par la colère, qu’il ne me regarda même pas. Les lèvres tremblantes, pâle, les yeux injectés de sang, 1l courait plutôt qu’il ne marchait. Jamais je n’a- vais vu jusqu'alors d'expression de visage plus diabolique.

J’aperçus de loin la comtesse à travers les arbres. Elle s'était affaissée sur un banc. Main- tenant je n'osais plus avancer. Je la regardais. Elle était très-rouge, mais toujours belle et fort touchante. Le jardin était solitaire. Elle ne me voyait pas. Tout à coup elle se leva, sa taille se développa dans son harmonie, et, serrant Îles

deux poings avec douleur, elle s’écria :

OU LES MŒURS DU JOUR. 45

Oh! qui me délivrera de ce misérable !

C’est sur ce mot que je m'avançai, et, avec une sincère chaleur, une chaleur de cœur qui me faisait trembler la voix et me mettait des larmes dans les yeux :

Moi! madame.

XVI La comtesse poussa un cri et se retourna. Elle me reconnut aussitôt. La surprise de me voir là, de m’entendre répondre à son appel, l’mcerti- tude elle était au sujet de ce que je pouvais avoir surpris de son secret, tout cela lui causait une émotion indescriptible. Cependant. elle se remit immédiatement, et je la vis attacher sur moi un long regard, ce même regard qui m'avait déjà tant fait souffrir. C'était trop. Je lui dis : Le hasard m’a rendu témoin de la discus- sion que vous avez eue ayec Je prince Titane.

Ki)

») LA COMTESSE DE CHALIS

[ci elle voulut m’interrompre, mais je conti- nual :

Oh! ne redoutez rien, madamë. Le se- cret que | ai pénétré mourra avec moi. de ne suis pas venu pour en abuser, mais pour vous servir.

En vérité, monsieur, s’écria-t-elle, Je ne comprends pas.

C’étaient les premiers mots qu’elle m’adressait. Quoiqu’ils fussent prononcés avec colère, car elle se mourait de honte, ils me ravirent. Je compris qu’elle voulait se dérober, que mes paroles, ma présence seule, dans un tel moment, lui infli- geaient une souffrance. de la retins, et donnant à ma voix comme à mon altitude tout le res- pect possible :

Je vous en prie, madame, par égard pour vous-même, écoutez-moi... Vous n’avez per- sonne auprès de vous pour vous protéger : ni mari ni frère. C’est un devoir pour tout honnête homme de le faire. Si j'ai cru pouvoir me mon- trer, c’estque vos paroles m’en donnaient le droit,

OU LES NŒLRS DU JOUR. 41

Ne demandiez-vous pas un vengeur? Au surplus, ajoutai-je, si je n'ai pas eu l'honneur de vous être présenté, je crois que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, madame.

Elle ne put s'empêcher de sourire. Pour la première fois je vis son beau regard s’humaniser. Je profitai de cet avantage.

J’ajouterai que vous n'avez pas affaire avec moi à un homme comme le prince Titiane, qui veut vous perdre, mais à un homme prêt à risquer sa vie, s’il le fallait, pour vous faire rer- trer dans la possession de vos lettres.

Elle vit bien que j'avais tout entendu, et elle se détourna, en rougissant, pour cacher ses pleurs. Atroce situation pour une jeune femme! et comme elle dut regretter alors l’indignité de sa liaison! Craignant sans doute d’être aperçue des fenêtres de l'hôtel, elle fit quelques pas sous la treille, sans me répondre. de crus avoir acquis le droit de l'y suivre. Je lui pris la main. Elle pleurait toujours. Enfin elle dirigea de nouveau les yeux de mon côté. L’exämen me fut favo-

48 LA COMTESSE DE CITALIS

rable. Elle se dit vraisemblablement que celui-là qui lui parlait ainsi devait être un homme. Ælle avait retiré sa main. Elle s’essuya les yeux. Je voyais son beau sein doucement agité. d'éprou- vais une irrésistible envie de me jeler à ses pieds. Elle le devina peut-être, car elle se fit soudain plus calme, moins abandonnée.

_ —S$i je pouvais accepter l'offre que vous me faites, me dit-elle, je vous demanderais d’abord quel motif vous pousse à me l’adresser.

Eh! pour l’amour de Dieu, madame, m’é- criai-Je, vous tenez donc bien peu maintenant à ravoir ces lettres !

Elle méditait.

Je suis convaincu qu’elle cherchait le moyen de se servir de moi, en me donnant le change sur la nature de ses relations avec le prince. Je ne pouvais lui garder rancune de cette intention, qui, en de telles circonstances, serait venue à l'esprit de toutes les femmes. Cependant la situa- tion devenait embarrassante pour elle, car ce n’était plus à moi de parler.

OU LES MŒURS DU JOUR. 49

Mais... si j'y consentais... comment feriez-

vous? me dit-elle. Je vous avoue ingénument que je l’ignorc. Mais les personnes qui me connaissent ne m’ont jamais contesté le courage ni l'intelligence, et, croyez-le, madame, il est bien fort et bien ha- bile celui.

J’allais dire : « celui qui va lutter pour la femme qu’il aime, v mais je ne l’osai pas, et je repris :

Celui qui a en main la cause la plus hono- rable : la réputation d'une femme,

Peut-être ne lui avait-on jamais tenu un parvil langage, jamais montré un dévouement si franc et si passionné. Je lui parlais avec l'accent de la tendresse et de la prière. Elle parut surprise. = Je regrette de ne vous avoir pas connu plus tôt, me dit-elle.

Puis, avec un mélange de crainte et de hau- teur, elle voulut essayer de sc justifier.

: Que devez-vous penser de moi? s'écria- t-elle,

50 | LA COMTESSE DE CHALIS

Et elle se couvrit la face des mains.

Moi? lui dis-je en baissant les yeux, je pense que, comme la plupart des femmes, vous laissant gouverner par voire cœur plus que par votre jugement, vous avez été assez malheureuse pour mal placer votre affeclion,

Mais sur ce mot, qu’elle guettait sans doute, elle me regarda en face d’un air impérieux, et, avec une violence dont je ne l'aurais jamais crue capable :

Que pensez-vous donc ?'

Je compris ce qu’elle voulait, et, pour lui plaire, je lui rendis facile le mensonge dont je n'étais pas dupe,

Je pense qu’il y a eu entre vous et le prince un échange de lettres qui, étant mal interprété par des auditeurs malveillants, pourrait faire croire que vous avez daigné lui faire plus d'hon- neur qu'il ne le mérite.

Vous avez raison, me dit-elle.

Elle ie regarda encore. Elle voulait voir si j'étais sincère.

OU LES MŒURS DU JOUR. Es}

Elle le crut.

Ïl n’y a rien eu entre lui et moi, reprit-elle, que de la vanité de sa part, et de la mienne un moment de légèreté qui pouvait me conduire bien loin si je n’y avais pas pris garde. Les ap- parences sont contre moi. Je ne veux pas qu’on en abuse.

On en abusera certainement si vous ne me laissez agir, lui répondis-je. Je connais le prince Titiane de réputation, et je le crois capable d'exé- cuter la menace qu’il vous a faite. Quelque soir, et ce soir peut-être, la tête échauffée par le vin, il est homme à communiquer à ses amis des fragments de vos lettres. Il ne faut pas que cela soit!

La comtesse se tordait les mains.

Que faire? dit-elle.

Me donner les renseignements nécessaires pour l’en empêcher. |

Ï], doit avoir dix Jettres, répondit-elle en rougissant. Elles sont renfermées dans un écrin de chagrin noir, avec un portrait de moi, photo-

52 __ LA COMTESSE DE CHALIS

graphié par Adam-Salomon, et, m’a-t-il dit, le tout est toujours déposé dans le double fond de con nécessaire de toilette.

Tant de détails, si circonstanciés, ne pouvaient me laisser l’embre d'un doute sur la nature de leur liaison. Mais j'avais le cœur si bien pris que je ne songeais qu’à plaindre la comtesse.

Savez-vous le prince demeure? lui de- mandai-je ?

Hôtel Impérial.

Merci. Laissez-moi partir maintenant.

Mais elle me retint par la main, ct me regar- dant avec angoisse :

Est-ce que vous allez le provoquer ?

Si une provocation pouvait me faire attein- dre mon but, je la lui enverrais à l'instant même. Mais s’il me tue, vous n’avez pas vos lettres, et si je le tue, lui, vous ne les avez pas non plus. Ces lettres tombent dans les mains des héritiers du prince. Moi, je suis arrêté, ou obligé de fuir, et je ne puis rien faire pour vous servir. Non. Il faut dans une circonstance si délicate moins de

OU LES MŒURS DU JOUR. 53

force que d'adresse, et plus d’éprit que de vio- lenée. Tous les moyens sont légitimes employés contre un homme qui a voulu commettre une action si lâche. J'en trouverai un, j'en suis sûr.

Elle me retenait encore.

Certainement, dit-elle, vous êtes un hon- nête homme, vous, et vous ne songez pas à me trahir ?

Ce doute m'offensait, mais la comtesse était dans une si triste situation, que je le lui pardon- nai de bon cœur.

Quel intérêt aurais-je à le faire ? lui répon- dis-je.

XVII

J'étais parfaitement résolu à faire le nécessaire pour enlever au prince Titiane les lettres de Ja comtesse. Mais je ne savais comment m'y pren- dre. Je résolus d’abord d’aller loger à l'hôtel Im- périal. Je fus assez heureux pour trouver un ap-

54 LA COMTESSE DE CHALIS

partement libræsur le même palier que le sien. L'appartement du prince se composait de trois pièces : chambre à coucher, salon, cabinet de Loi- lette. Pendant que l’un des domestiques de l’hôtel débouclait ma malle, je m’informa] adroitement auprès de lui des habitudes de mon voisin. Ce domestique paraissait avoir une certaine rancune contre le prince, ayant été brutalement traité par lui; aussi ne demandait-il pas mieux que de s’é- pancher. Il m'apprit que le prince sortait le ma- tin pour aller aux bains, de rentrait peur s'ha- biller, et déjeunait au rez-de-chaussée, dans une salle particulière. Pendant l'après-midi il allait et venait, au gré de son caprice. Le soir il était presque toujours ivre. C'élait done le matin qu’on avait le plus de chance pour pénétrer librement chez lui. L Cette réflexion ne me fut pas plutôt venue à l'esprit que je me crus cerlain du succès de mon entreprise. Une porte, dont le maître d'hôtel avait la clef, reliait nos deux appartements. Îl était inulile de songer à se procurer cette clef.

OU LES MŒURS DU JOUR. 59

Comment alors, forcer la porte. sans laisser de traces d’effraction? Je sortis pour y rêver. Je l'avoue, je n’éprouvais même pas l'ombre d'un scrupule, Les pires moyens me semblaient bons pour réussir. Ce que je méditais de faire pour la comtesse ne pouvait être considéré comme un crime. Mais aurait-il fallu descendre jusqu'au crime, je crois qu’en ce moment je n'aurais pas reculé pour la servir.

XVIII

Le même soir, je me rendis chez elle. Elle venait de diner; elle était seule, ses enfants jouaient dans le jardin. Elle me reçut comme unc connaissance déjà ancienne. Pendant deux heu- res que je demeurai auprès d'elle je ne fis pas la moindre allusion à la passion qu’elle m’inspirait. Cela la surprit peut-être, car 1l n’avait pas lui être très-difficile de deviner l’existence de cette passion; mais, dans un tel moment, j'aurais

56 LA COMTESSE DE CHALIS

trouvé peu délicat de paraître prendre des arrhes sur la récompense du service que j'allais lui ren- dre. Pour elle, elle n’avait qu’une préoccupation : se justifier. Elle me raconta, de sa vie, tout ce qu’elle jugeait utile de me faire connaître pour ne rien perdre de mon estime. Elle avait été ma- riée, toute jeune, à un homme qu’elle n'aimait pas, qui ne l’aimait pas, misanthrope, et dont la santé délicate exigeait des ménagements conti- nuels. Il n’avait pas voulu qu’elle le suivit dans les voyages qu’il était obligé de faire pour trou- ver des climats plus doux que celui de Paris. Sin- gulier ménage! le mari vivait en Égypte, en Italie, à Madère, la femme, toute jeune, belle, avec une fortune considérable, une fortune de plus de huit cent mille francs de rente, à ce que j'appris depuis lors, était absolument livrée à elle-même. Elle allait donc seule dans le monde quand l’une de ses amies ne pouvait l’y accom- pagner. Chaque année son mari venait passer deux mois auprès d’elle. Ils avaient la plus grande estime l’un pour l’autre: e’était tout. Vivant de

LES NMŒURS DU JOUR, HV

cette existence sans direction, était-il surprenant que le désœuvrement l’eût mal conseillée? Elle avouait avoir eu « un faible » pour le prince Ti- tiane. Mais elle s'était aperçue à temps du dan- ger. Le prince était « un homme compromettant, qui fréqüentait des femmes perdues. Et puis il avait un mauvais ton insupportable! »

Tout cela était dit avec un accent si naturel que je ne pouvais pas ne point le croire. J’écou- tais la comtesse en silence et je la plaignais. Quand elle m’eut tout dit, je m’avisai de lui de- mander « ce qui avait pu lui plaire un seul in- stant dans ce gringalet de prince. »

Ma foi, je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne me l'explique pas moi-même. Mais je le voyais tous les jours

Et puis, ajouta-t-elle, sans se donner le temps de la réflexion, il était à la mode,

58 LA COMTESSE DE CHALIS

XIX

Il était à la model C'était la cause réelle, la seule cause explicable et naturelle Île carac- tère de laxomtesse étant donné, tel que je le con- nus plus tard de leur liaison. Il. était à la mode! c’est-à-dire qu'il faisait de certaines folies qui ne ressemblaient pas rigoureusement à celles des autres ; ses manières étaient impertinentes ; il regardait les femmes dans les yeux avec la tranquillité confiante d’un homme sans mœurs ; il jouait sans passion et gagnait sans plaisir; il s’ennuyait, et le disait, et on le croyait; et on l’admirait. Il avait enfin le talent de faire relour- ner les têles à une époque rien n’étonne plus, parce qu'on se sent lassé de tout, même dans le grotesque, l’inattendu, le bizarre. Et comme il dépassait tous ses pareils en de si beaux moyens de plaire, il n’avait pas même besoin, pour se faire adorer des femmes, « des beaux traits et de

Fm mm y

OU LES MŒURS DÜÙ JOUR. 59

li taille belle de l’homme vain, indisctet, sans probité, entreprenant, de nul jugement,» dont parle la Bruyère. Laïd, petit, épilé, màl tourné, vicieux, ridicule, et d’une vanité qui s’enflait jusqu’à la sottise, il était à la mode!

Cela suffisait.

XX

Quand la cofnlésse eut achevé sa confession, elle me demanda ce que je comptais faire su- jet de ses lettres. Je lui dis que je ne pouvais rien | lui confier de mes projets, parce qu'elle les blâ- merait peul-être, mais que je pensais réussir. Elle ne parut pas parlager ma confiance, tar elle me pressa longtemps de lui en dire davantage. Je répondis qu’un dessein de la nature de celui que je méditais ne pouvait sembler raisonnable qu'après avoir été süivi de succès. Alors, était-ce pour m’ericourager, était-ce simplement par un mouveinent irréfléchi de terreur? elle se laissa

60, LA COMTESSE DE CHALIS

aller à dire, au milieu de beaucoup d’autres choses, que « tout ce qu’il serait en son pouvoir de donner, elle le donnerait pour ravoir ses let- tres. » de ne relevai pas sur le moment cette sorte d'engagement qu’elle prenait envers moi sans que je le lui eusse demandé ; mais je m’efforçai de la rassurer, car je voulais qu’elle passât une nuit calme.

Je ne serai tranquille, me répondit-elle, que lorsque ces maudites lettres seront anéan- lies. J’ai une crainte horrible du scandale. Je sais que, grâce à ma position, le monde y regar- _ derait à deux fois avant de me fermer ses portes. Peut-être ne l’oserait-il pas, à cause de mon nom. Je n’en aurais pas moins une chance à courir. Et quand je me rappelle qu’il y a deux ans j'ai été des premières à cesser de recevoir, même de sa- luer, une de mes amies d'enfance qui avait été assez malheureuse pour se voir victime d’un éclat, je songe à ce qu’il doit y avoir d'épouvan- table dans une pareille situation. J'aimerais mieux mourir que d'y être exposée, reprit-elle.

OU LES MŒURS DU JOFR. 61

XXI

de la quittai en lui promettant de lui apporter ses lettres le lendemain. J'ajoutai, en souriant, que si elle ne m'avait pas vu à midi, ce serait que le prince m'aurait tué. Mais elle prit ce mot au tragique.

Îl ne faut pas mourir! je ne le veux pas! me dit-elle. I faut vivre! vivre pour être hen- reux ! et afin d’être heureux, il faut réussir !

Elle me serrait les mains avec une ardeur fé- brile. Je ne sais comment il se fit que je pus me dégager de son étreinte,

Le lendemain à onze heures et demie, le prince déjeunait dans un salon du rez-de-chaussée ; son domestique le servait, et l'appartement était vide. C'était le moment que j'avais choisi pour mettre mon projet à exécution. Lorsque je me trouvai

muni de l'instrument qui devait me hvrer les 4

(2 LA COMTESSE DE CHALIS

lettres de la comtesse, je ne doutai plus du suc- cès de mon entreprise. Elle était singulièrement hardie; mais de quoi n'étais-je pas capable, grâce à la récompense que j'entrevoyais! J’avais dévissé la serrure de la porte qui séparait mon appartement de celui prince. Aussitôt qu’elle fut détachée, je crochetai celle qui se trouvait de l’autre côté de cette porte. Elle résista peu. Quand elle fut forcée, je poussai lentement la porte. J’étais au seuil de la chambre à coucher du prince. J’enveloppai toutes choses dans un seul regard. Je me sentais très-froid, très-calme, presque souriant. J'avisai sur une commode un énorme coffret en cuir de Russie, avec des an- gles de vermeil et des armes dorées sur le cou- vercle. Ce coffret me parut être le nécessaire de toilette dont m'avait parlé la ‘comtesse. Je le tou- chai. Il était fermé, et par une serrure à secret qu’il me fut impossible de forcer. Alors j’intro- duisis la lame de mon couteau entre la serrure et le couvercle, et je fis sauter ce dernier. J'étais émerveillé des splendeurs qui s’offraient

DU LES MŒÆUBS DU JOUR. 65 à moi. Ce nécessaire ressemblait moins à celui d’un homme, même riche, qu'à celui d’une reine, Tout en maniant les fioles d'or, aux bouchons constellés d’émeraudes, je me disais que si j'étais surpris en ce moment 1l me serait bien difficile de faire croire au désintéressement de mes in- tentions. À cette pensée une émotion singulière s’empara de moi. Mes mains tremblaient. Certai- nement un homme qui vole à l'effet de s’appro- prier le bien d’autrui doit éprouver quelque chose de semblable. C’est une sensation de terreur mè- _lée d’un vague sentiment de triomphe, qui n'es] pas absolument dépourvue de charme. Je soule- vai successivement quatre compartiments chargés de flacons et d’ustensiles de haut prix. Tout au fond je trouvai l’écrin. Je l’ouvris; je reconnus le portrait ; les lettres étaient dessous. Je ne pris pas le temps de les compter. J'étais ivre de joic. Je me jetai chez moi, sans même refermer le coffre ; je remis la serrure en place. Lorsque cela fut fait je m'épongeai le front ; puis je regar- dat la-pendule,

64 LA COMTESSE DE CHALIS

La pendule marquait midi et quart. Alors Je me précipilai par les escaliers.

XXII

Lorsque j'entrai chez la comtesse je la trouvai en larmes, les deux coudes appuyés sur une ta- hle. Elle se leva en sursaut dès qu’elle m’aperçut. Son beau visage avait une telle expression de souffrance, que je me hâtai de lui crier :

(Cest fait!

* Sur ce mot, elle ferma la porte, que j'avais laissée ouverte; puis elle me dit d’une voix brève : .— Pourquoi êtes-vous en retard?

Disant cela, elle m’arracha l’écrin des mains. Elle n'écoutait même pas ma réponse. Puis, comme écrasé par l'émotion, je m'étais laissé tomber sur un siége, au moment de fouiller l’é- crin, elle me regarda avec une expression de mé- fiance que je n’oublierai jamais, en me disant :

J'espère bien que vous ne les avez pas lues, ces lettres! |

OU LES MŒURS DU JOUR. 65

Je ne pus que la regarder avec douleur, en levant les deux mains au ciel.

Alors elle s’approcha de la cheminée. 11 avait plu pendant la nuit, le temps s’était refroidi, et un grand feu de bois petillait dans l’âtre. Je la vis prendre un siége, s'asseoir auprès du feu, me tournant le dos, sans plus faire atlention à moi que si je n’eusse pas élé là; puis elle se mit à compter les lettres, les parcourant d’un regard rapide, et les lançant au feu lorsqu'elle en avait pris connaissance. De temps à autre elle haussait convulsivement les épaules, comme si ce qu’elle lisait lui eût fait horreur ou pitié. Et toujours sans me regarder, sans même m'adresser une parole! Elle m’avait absolument oublié, moi qui venais de lui rendre un tel service! Lorsque les lettres furent toutes brüées, elle brûla le por- trait, puis elle brûla l'écrin, et elle regardait tout cela flamber, avec une expression amère ct cruelle. Quant à moi, c’était elle que je regardais, comprenant peu de chose à ce que je voyais.

Enfin, quand il n’y eut plus dans le fayer que | ;

66 LA COMTESSE DE CHALIS

des cendres, elle se retourna, et, en m’aperce- vant, elle fit un geste de surprise.

Puis elle me dit, avec fatigue :

Comment vous les êtes-vous procurées ?

Je restais muet. Elle reprit :

Je veux le savoir.

Eh bien, lui dis-je, je me les suis procurées de la manière la plus simple : je les ai volées.

Elle se mordit les lèvres, sur ce gros mot. Puis elle se leva, et je vis de nouveau couler ses larmes. Enfin, elle s’essuya les yeux, et tout à coup, sans dire un mot, elle fit un geste de bra- vade ; puis, avec une résolution froide, une réso- lution toute patricienne, elle s’élança sur mes genoux, et me jeta le bras au cou.

Le plaisir que je ressentis alors. fut terrible ! La voir, elle que j'avais tant poursuivie ! elle si fière! la sentir tout entière blottie sur mon cœur, c'élait à en mourir sur place... Mais je m'étais promis à moi-même que cette femme, précisé- ment parce qu’elle était très-orgueilleuse, ne me: serait jamais supérieure. Je la soulevai done par

LES MŒURS DU JOUR. 67

la taille, et, la faisant asseoir à mon côté, je m'agenouillai devant elle :

Vous avez deviné que je vous aime, lui dis-je. C’est vrai. Vous êtes mon premier, mon seul amour. Mais ce n’est pas ainsi que je vous veux.

Puis, comme elle se croyait offensée et com- mençait à me regarder de cet air que je connais- sais, Je lui pris doucement les mains dans les miennes :

Si J'étais assez insensé pour profiter d'une promesse que vous dictait le désespoir, vous mc mépriseriez et vous feriez bien. Moi, je vousanne assez pour ne vous devoir qu’à vous-même. De- puis le premier jour je vous ai vue, vous avez été comme une apparition céleste pour moi. Depuis ce Jour je n’ai vécu que par vous, pour vous, et, malgré vos dédains passés, vous m'avez donné plus de bonheur par votre seule vue que je n’en avais goûté dans ma vie entière. Je ne suis Venu 1C1 que pour vous suivre. Si vous élicz allée au bout du monde, je crois que J'aurais tout quitté pour y aller à votre suite. Ce service

68 LA COMTESSE DE CHALIS

que vous voulez payer un si haut prix est, en réalité, bien peu de chose. Que ne puis-je vous en rendre de plus importants, même au prix de ma vie! Permettez-moi de me faire connaître à vous. Plus tard, si vous daignez apprécier l’éten- due de mon affection, si mon dévouement vous touche, si vous sentez pour moi la centième partie de ce que je ressens pour vous, oh! alors, que votre cœur, mais votre cœur seul, vous place dans mes bras, comme la reconnaissance vous y poussait tout à l'heure ; vous aurez fait de moi le plus heureux des hommes!

XXIII

Pendant que je parlais elle parut d’abord sur- prise, puis touchée, puis enfin charmée. Elle n’avait pas idée, sans doute, d'une telle façon d'agir. À peine eus-je achevé les derniers mots, qu'elle me fit lever et me serra les mains avec transport,

OU LES MŒURS DU JOUR. b9

C'est bien, ce que vous.faites! me dit- elle. Vous êtes un homme, vous! délicat, pré- voyant, habile. Et cependant... vous me mépri- sez, n'est-ce pas?

Qui! moi! grand Dieu ! Comment pouvez- vous supposer de telles choses!

La douceur de ses regards, un air charmant de tristesse qu'elle prit alors, me plongèrent dans la plus délicieuse extase. Je pensais qu’elle allait encore me parler d’elle, et j'étais si bien sous le charme, que je me sentais disposé à croire tout ce qu’elle voudrait bien me dire.

Mais elle s'était refaite sérieuse.

Comment faire maintenant pour elkiger le prince à quitter Aix?

Ést-1l donc nécessaire qu’il parte ?

Mais... sans doute. |

Eh bien, lui dis-je après un court moment de réflexion, confiez-vous encore à moi pour cela.

Îl est probable qu'elle surprit une lueur de menace dans mon regard, car elle me dit :

Je ne veux pas que vous le provoquiez, je

70 LA CONTESSE DE CHALIS

ne veux même pas que vous lui parliez, du moins pour lui avouèr que c’est vous qui lui avez repris les lettres. Capable comme il l’est de toutes les noirceurs, il n’hésiterait peut-être pas à vous dire certaines choses... des choses menson- gères, que la colère lui ferait inventer, et vous n'auriez qu'à le croire!

Elle avait dans les yeux une telle expression de crainte en parlant ainsi, que je ne pus m’em- pêcher de me demander quel secret pouvait donc exister entre le prince et elle. Tout autre se le

«

serait demandé à ma place. Cependant il fallait répondre. L

Comment supposez-vous que je puisse croire les mensonges du prince! comment ad- mettez-vous que je lui laisse le temps de profc- rer une calomnie sur votre compte |

Qui sait! un mot est sitôt dit!

Mais si vous m’empêchez de parler au prince, comment dois-je m’y prendre pour le faire partir ?

Ah! fit-elle avec une expression de voix

LES MŒURS DU JOUR, 11

et de regard insinuante, il nous faudrait encore ici, comme vous le disiez hier, moins de force que d'adresse et plus d'esprit que de violence. Ne trouverez-vous rien? Retournez à l’hôtel pour l'empêcher de faire un éclat quand il s’aperce- vra que les lettres ont disparu, et rappelez-vous bien les recommandations que je vous ai faites,

XXIV

J'avouc qu’il me sembait absolument impos- sible de me figurer comment je m'y prendrais pour exécuter les instructions de la comtesse. Je voulais obéir, mais je ne trouvais rien. En ren- trant à l'hôtel je n'étais résolu qu’à profiter des circonstances, Elles me servirent. Tout était à l’hôtel dans un grand désordre. Le prince, en rentrant dans sa chambre, et voyant son néces- saire forcé, n'avait pu s'empêcher de crier. Il croyait tout d’abord qu'on lui avait soustrait tout ce qu’il possédait de précieux. Un examen

LU

12 | LA COMTESSE DE CHALIS

minutieux le tira de son erreur. L’écrin aux lettres manquant seul, la vérité lui apparut. Mais il ne pouvait croire que la comtesse se fût introduite chez lui, et, si ce n’était elle, qui pouvait-ce être? Cependant à ses cris l’hôte était accouru, escorté d’une dizaine de personnes. Lorsque je mis le pied sur le palier on deman- dait au prince ce qu'on lui avait volé. Le prince balbutiait, il n’osait dire la vérité : il disait :

Je ne sais.

Comment! vous ne savez !

Mais... des papiers précieux.

(Juels papiers ?

Là-dessus le voilà qui se coupe, s’ernbarrasse, et, toujours trépignant, car il était furieux, ne cesse de répéter :

On est entré ici! on m’a volé!

Mais, lui dit-on, on n’a pas pu entrer ici. Des deux clefs qui ouvrent la porte de votre ap- partement, l’une élait dans votre poche, l’autre dans la caisse de l’hôtel. |

Est-ce que je sais, moi? répondait le

LES MŒURS DU HOUR, , 15

prince. On est peul-être entré par cette porte.

Et l’imprudent, qui se mordait les poings de rage, désignait la mienne.

Je profitai immédiatement de l'occasion qui s’offrait de si bonne grâce, et, avec une audace dont je ne me serais pas cru capable :

Pardon, monsieur, lui dis-je en m'avan- çant; est-ce moi que vous accusez d’avoir péné- tré chez vous ?

Moi, pas du tout!

Alors, veuillez vous expliquer.

Oui, oui, expliquez-vous ! s’écriait-on au- tour de lui. [l faut que cette affaire se tire au clair. Tous les habitants de l'hôtel y sont inté- ressés. Il faut faire devant nous le compte de vos effets, de votre argent ; on verra s’il n’y manque “rien. ,

Mais on ne m'a rien pris de mes effets, ni de mon argent, encore une fois, glapissait le prince.

Allez chercher le commissaire de police !. dit soudain l’hôtelier.

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*

14 * LA COMTESSE DE CHALIS

Ces mots me firent trembler. La serrure de la porte pouvait avoir conservé quelques traces de mon effraction, et d’ailleurs je craignais que le prince, poussé à bout, ne s’oubliât au point de compromettre la comtesse. Heureusement le malheureux tremblait autant que moi. Il dit que c’élait peut-être lui qui, en s'y prenant mal pour l'ouvrir, ‘avait forcé son nécessaire ; que les papiers qui lui manquaient avaient peut-être été laissés à Paris, qu’il avait cru les emporter, mais qu’il s'était sans doute trompé. Enfin il parut si contrarié d’avoir donné Péveil sur la soustraction dont il était vic- time, que tout le monde commença à le regar- der avec une pénible surprise, et que chacun se retira en haussant les épattles, me laissant tout seul avec lui. |

Une seule personne me parut avoir soupçonné la vérité; e’était le domestique de l'hôtel qui m'avait fourni des renseignements sur les habi- ‘tudes du prince. Je remarquäi, hon sans terreur, qu’il m'observait pendant le cours de la discus:

LES MŒURS DE JOUR. 39 sion, ct qu'il souriait à part lui, en homme satis- fait d’avoir pénétré un secret qui faisait errer tout le monde. Mais, soit parce qu’il gardait raneune au prince, soit pour toute autre cause, il ne-dit pas un mot qui pût me compromettre, et, depüis lors, avait-il deviné qu’une action louable se cachait sous cette soustraction de let- tres ? toutes les fois qu’il me rencontra, il ne manqua jamais de sourire en me saluant jusqu'à terre.

XXV Cependant j'avais pris un siége dès que je m'étais trouvé seul avec le prince, et je le regar- dais avec une contenance si froide, si assurée, qu’il commença à se méfier de la vérité. D’au- tant plus morlifié du ridicule de sa situation, que la menace qu’il avait faite à la comtesse était

peut-être une simple bravade, il attendait que je le misse au courant de ce qu’on exigeait de

16 LA COMTESSE DE CITALIS

Jui, Peut-être pensait-il que j'allais lui chercher querelle. Comme il avait dejà repris son sang- froid et qu’il avait son plan tout fait, ainsi que je devais l’apprendre plus tard, pour ressaisir ses avantages perdus sur la comtesse, il s’exer- çait à paraître calme et ne montrait dans son maintien comme sur son visage qu’un immense désir de conciliation. Moi, qui, de mon côté,

voulais suivre de point en point les instructions

de madame de Chalis, c’est-à-dire ne pas tolérer qu'une discussion s’élevât à son sujet, je ne sa- vais quelle forme employer pour me tirer d'af- faire. Il me semblait bien difficile d’éviter une allusion blessante, et ] étais, comme on peut le croire, déterminé à ne pas la tolérer. Ce fut le prince qui se chargea de me tirer d'embarras, et il le fét avec un air de bonhomie qui me stupéfia.

On veut que je disparaisse, n'est-ce pas, monsieur ? me dit-il.

Il avait l'air très-doux, presque rieur.

N'est-ce pas ce que vous pourriez faire de mieux ? répondis-je.

a —— —_—_—_—_———

OU LES MŒURS DU JOLR. 71.

Le fait est que je n'ai pas eu le beau rôle dans cette bête d'aventure.

Disant cela, il me salua, puis il sonna, et de- manda à quelle heure partait le premier train du chemin de fer.

À:cinq heures, lui répondit-on.

Je partirai donc à cinq heures, s’écria-t-il.

Êt, pirouettant sur le talon, il se mit à rire.

Je le quittai, confondu de la mobjlité de son caractère, étonné d’avoir si bien réussi, un peu confus que celte nouvelle entreprise m’eût coûlé si peu de peine, et ne me doutant pas, hélas ! des résultats qu’elle devait avoir. Je croyais que le prince avait reculé devant la possibilité d’un duel. Que je le jugeais mal ! c’est ce qu’on verra par la suite.

XXVI

Le prince partit à cinq heures, comme il avait promis de le faire, et le même soir je me rendis

L 4

18 LA COMTESSE DE CHALIS

de nouveau chez la comtesse. Je la mis au cou- rant de tout ce qui s'était passé. Elle ne put s'empêcher de rire en écoutant le récit de la scène à dix personnages qui s'était passée dans l'appartement du prince. Il paraît que, sans m’en douter, J'avais si fidèlement imité les gestes et l'accent de castrat de l’acteur principal, qu’elle crut le voir et l'entendre.

Que vous avez d'esprit! me dit-elle. Cam- ment ai-je pu vous méconnaître |

Mais quand, encouragé par le succès que je venais d'oblenir, je racontai la conversation que j'avais eue avec le prince, laquelle, à mon avis, quoique brève, était plus singulière que LL le reste, la comtesse devint sérieuse.

N'êtes-vous pas rassurée, maintenant? lui demandai-je.

Qui sait? fitelle. Le prince est bien fin! bien rusé!

Est-ce à vous à craindre ses ruses? Ne suis- je pas là, d’ailleurs, pour les déjouer ?

Elle me regarda attentivement, comme si c|ls

OU LES MŒURS DU JOUR. 19 eût pu juger, d’après l'inspection de mes traits, ce qu’elle pouvait attendre de moi dans une lutte contre yn adversaire qu'elle supposait redoutable. Je ne sais si cet examen me fut favorable : le fait est que la comtesse le termina par une pelite mouc dubitative. |

Tont cela ne me satisfaisait qu’à demi.

X XVII

Elle croyait, le lendemain, que j'allais exiger le prix de mon service; mais elle me connais- sait bien peu. Je ne l’eniretins que d’elle-même, de Ja santé de son enfant, des soins à prendre pour sa réputation, de la réserve qu’il était con- venable qu'elle gardât toujours avec les hommes de l’espèce du prince. Enfin, je lui parlai comme l'aurait fait à ma place tout homme délicat ct soucieux du bonheur et de la considération d’une femme aimée. Elle comprit qu’en la traitant avec ces formes respectucusement affectueuses,

#0 LA COMTESSE DE CHALIS

je finirais par avoir l’avantage sur elle, et elle m’avoua plus tard qu'il ne lui avait pas été désa- gréable de rencontrer en moi, dès le début, une supériorité si cordiale. Il est de certains hom- mes qui, en amour, cherchent toujours à s’avan- cer le plus possible, et pour qui même tous les moyens sont bons, pourvu qu’ils les conduisent rapidement au but. Aimant pour la première fois, je-voulais, avant tout, ne pas déflorer une liaison qui s’annonçait sous d’heureux auspices. Matérielle, elle eût perdu à mes yeux son plus | grand charme. D'ailleurs il suffisait que la com- tesse pensât ne pas être quitte envers moi pour que moi, je tinsse à honneur d'oublier sa pro- messe, La passion que j'éprouvais pour elle était telle que je ne m’exerçais qu’à lui faire oublier cette promesse à elle-même. Je sais que plus d'un homme, plus d’une femme peut-être sourira en lisant ceci; mais Je suis de ces gens sur qui la moquerie a peu de prise, et je cherche, avant toutes choses, à ne me gouverner que d’après des principes réfléchis.

OU LES MŒURS DU JOUR. 81

Cependant, comme madame de Chalis se plai- gnait de l’incommodité de son appartement, je l’engageai à louer un chalet dans les environs de la ville. Je lui en trouvai un, le lendemain, situé au bord du lac, avec un grand jardin, d’où la vuc s'élendait jusqu’à l’abbaye de Hautecombe. Un bois de châtaigniers dix fois centenaires prolon- geait ce jardin sur des rampes alpesires, et une source y projetait ses eaux en cascade à l'ombre des arbres. Ce chalet retiré, à demi enfoui dans les fleurs, parut charmant à la comtesse. Elle s’y installa le jour même. Jamais je ne l'avais vue si rieuse, si insouciante. On aurait cru qu’elle avait quinze ans.

Maintenant, me dit-elle quand nous eùmes dix fois parcouru ensemble son petit domaine, vous viendrez ici tous les jours.

Si j'y viens trop souvent, je ne pourrai manquer de vous compromettre. Ma présence continuelle étonnera vos gens : de mille com- mentaires blessants pour vous. Je ne voudrais rien déranger dans votre existence.

_ 2,

82 LA COMTESSE DE CHALIS

Quel smgulier homme vous êtes! Vous ne pensez jamais qu'à mol.

C'est que je vous aime pour vous-même.

Mais... m'aimez-vous véritablement?

Et me prenant la main, elle me fit tourner le visage de son côté. Elle me regarda longuement de ses beaux yeux tout pleins d'abimes. Je ne bais quelle expression elle vit dans les miens, mais elle haussa les épaules et se mit à rire. Sans doute, elle comprenait l'amour d’une cer- taine manière, et moi d'une autre. Nous convin- mes,après une longue discussion, dans laquelle je lui donnai une foule de bonnes raisons pour l’engager à se méfier de ses dômestiques, que je viendrais au chalet seulement deux fois par semaine, en visite, et que le soir nous nous ren- contrerions dans un pavillon 1solé qui s'élevait au fond du bois de châtaignters.

OU LES MŒURS DU JOUR, 83

XXVIHI

La comtesse trouvait toutes ces précautions ridieules, mais elle en était touchée, car elle concevait qu’en me privant de la voir aussi souvent que Je l’eusse voulu, je m’imposais une privation. Cependant elle craignait toujours de s’ennuyer. Elle était habituée à être constamment entourée, allant de distractions en distractions, n'ayant Jamais le temps de réfléchir. C'était une perpétuelle occupation pour moi que de la dis-_ traire. Je fus assez heureux pour y parvenir en n'employant que les ressources de mon esprit. Elle m'attendit bientôt avec une impatience égale à la mienne. C'était elle qui venait au- devant de moi, rougissait en m’apercevant, était prise d’oppression à mes côtés, ne voulait pas être quittée, et me tourmentait de mille caprices. Sa grâce, sa beauté, me tenaient sous un charme étrange. Peu à peu s’établit entre nous une fami-

84 LA CONTESSE DE CHALIS liarité pleine de séductions. Néanmoins je conti- nuais à la traiter avec les égards que tout homme doit à toute femme, et surtout à la femme qu'il aime, Les soins que je lui rendais paraissaient lui plaire. Mais elle me regardait toujours avec une certaine surprise. Quelque chose l’étonnait dans mon caractère. Elle ne pouvait s’habituer à me voir, lout épris que j'étais, demeurer si maître de moi, et lui parler. d'amour dans un langage passionné, puis la quitter subitement, comme si l’idée de succomber à quelque lenta- tion‘m'avait fait peur. Un soir, 1l y avait alors huit jours qu’elle était installée au chalet, me voyant prendre ainsi congé d'elle :

Ah çà! fit-elle avec dépit, êtes-vous un homme ou un prêtre?

XXIX

Hélas! je ne lui prouvai que trop que j'étais homme! La "parsion qu’elle m'inspirait était

OU LES MŒURS DU JOUR. 85

excessive. Elle dépassa toutes bornes après qu'elle se fut donnée. Jamais je ne m'étais douté qu’une femme serait parvenue à exercer sur moi un pareil empire. Je n’existais littéralement plus que par elle et que pour elle. En dehors d'elle, rien ne m’intéressait dans tout le monde, ct l’on serait venu me dire que le monde entier venait de disparaître dans un cataclysme, que je ne sais même pas si jen aurais été surpris. Le bonheur a cela d’immoral, qu'il rend _effroyablement égoïste. Quelque généreux que soit un homme, dès qu'il aime ét se sent aimé, l’hamanité n'existe plus pour lui. Tout en lui se concentre sur la femme qui le fascine. Cette femme, en sc donnant, prend dans l'esprit de son amant quel- que chose d’auguste et de sacré. La conviction nous sommes alors d’avoir enfin rencontré, de posséder enfin la créature qui nous complète; cetiw indifférence subile que nous éprouvons pour tout ce qui n’est pas elle; cette lumière soudaine qui du cœur nous monte à l'esprit, de se répand à flots sur la vie et nous paraît en

86 LA COMTESSE DU CHALIS

révéler le but suprême; cet orgueil qui nous enthousiasme et nous rend supérieur, par l’infi- nie confiance qu’il nous met dans l’âme, à {out ce qui existe; ce prix singulier que nous alta- chons aux moindres choses qui concernent notre passion : toyt cela constitue un éta{ sans pareil et plein de délices. Amour! çelyi qui seul a connu tes plaisirs peut se vanter d’avoir vécu!

La comfesse n'avait jamais été aimée avec celte fougue arbitraire. Pour mieux dire, elle n'avait jamais élé véritablement aimée. Elle, non plus, elle ne s'était fait jusqu'alors aucune idée de cette existence pénétrée par une autre exis- tence, de ce sentiment passionné perpétuelle- ment avivé par les ressources infinies de la force et de la jeunesse. Auprès d'elle j'éprouvais des emportements sans but. Ma passion tenait de l’idolâtrie. Elle s'élevait jusqu’à l’extase.

Quel singulier homme vous êtes ! ne cessait de me répéter madame de Ghalis.

Elle m'aimait à sa façon, c’est-à-dire d’une

OU LES MŒURS DU JOUR. 87

façon que je pourrais appeler « comparative. » Un moment subjuguée, elle reprenait aussitôt possession d'elle-même. Cela la ravissait de me voir, dans mes transports les plus passionnés, contempler de tout près, en l'entourant de mes deux bras, sa tête si chère et si belle. Mais elle ne se sentait ni intimidée par mes regards, ni maîtrisée par mes transports. [mperturbable, avec ses yeux bleus, ses lèvres à demi dépliées par un beau sourire, elle avait toujours l'air absorbé dans une contemplation intérieure, qui, mieux que mes caresses, lui soulevait l'âme et l’entrainait si loin, qu’elle ne m’apercevait plus. Quelquefois, supposant que le souvenir d’un an- cien amant l’occupait peut-être, je me désolais. Elle m’interrogeait alors, et il n’y avait aucun moyen de ne pas répondre, car elle était impé- rieuse et voulait tout connaître. Mais elle se met- tait à rire quand je lu] avais confessé mes soup- çons, et, frappant ses deux mains l’une eontre l'autre. |

Mon Dieu! que vous êtes bête ! s’écriait-elle.

8 LA COUUTESSE DU CHALIS

-

XXX

J'avais beau lui donner des conseils de pru- dence, elle ne les suivait jamais. Ti lui était 1m- possible de se soumettre à une gène. Ce qu’elle souhaitait devait être fait sur-le-champ. Peu à peu, j'en arrivai donc à passer tous mes instants auvrès d'elle. Chaque jour, vers midi, je venais la prendre. Je la voyais de loin sur le chemin, s’avançant au-devant de moi, dans ce costume demi-galant, demi-masculin, qu’elle porta la première, et qui, depuis, fut adopté par toutes les femmes : robe courte et veste flottante en ca- chemire noir, tout pailleté de grains de jais, jupon de Jaine rouge dépassant la robe, hautes bottines enserrant le bas de la jambe, gants de peau de couleur $aumon, chapeau-assietle ac- compagné de ces rubans tombant jusqu'aux talons, et si plaisamment appelés : suivez-mor, jeune homme. Ainsi vêtue, avec une grosse boucle de

LES MŒURS DU JOUR. 89

ses blonds cheveux flottant sur son épaule, ct s'appuyant sur une ombrelle au manche en ivoire de narval, elle marchait à mon côté, et le soleil faisait étinceler les broderies de jais de sa veste, qui ressemblait de loin à une armure noire. Nous allions à travers les roches, à la recherche de quelque coin perdu sous les branches. Là, étendus sur les mousses odorantes, au bord d’un clair ruisseau bavard, les têtes ombragées par les panaches de feuilles des châtaigniers, nous demeurions des heures à parler de mille choses charmantes. Le lac, à une immense pro- fondeur, reluisait au-dessous de nous, bleu, pai- sible, avec de légères guirlandes d’écume sur les bords. Les nuages irisés glissaient silencieuse- ment sur nos têtes et promenaient leurs ombres tout le long des plaines et des monts.

Et chaque soir, à la nuit tombante, je la re- trouvais encore. Je me glissais à travers la haie décorée de clématites qui séparait son jardin de la route, et je m’avançais, les bras étendus, à travers les arbres, vers une porte dérobée elle

90 LA COMTESSE DE CHALIS m'attendait. Lorsque j’étais arrivé là, une main qui ne tremblait pas saisissait la mienne. Elle m'entraîpait, dans les ténèbres, vers la chambre disposée tout exprès pour me recevoir. Tout le monde dormait an chalet : les gens et les enfants, et cependant nous parlions bas, nous ne par- lions même pas. Nos lèvres, pour exprimer nos sensations, n'avaient que faire de la parole. Ces belles nuits noys n'avions pour nous éclairer que la lumière des étoiles tremblotant à travers les rideaux de feuilles élégamment suspendus devant notre fenêtre ouverte ; ces nuits d’amour qu'embaumait le vent des montagnes, tont par- fumé de senteurs de roses et de jasmins; ces nuits de silence; d’extase, de caresses passionnées, que nous savourions avec Jes défaillances et les impétuosités de la jeunesse, quoiqu'elles aient été suivies de bien d’autres, pesantes et solitaires, celles-là ! quand je vivrais mille ans, Je ne les oublierais jamais !

OU LES MŒURS DU JOUR. 91

XXXI

Cependant quelquefois le monde venait nous séparer avec ses obligations tyranniques. Il y avait surtout de eertains jours les visiles af- fluaient au chalet. C'étaient, pour la plupart, des gens de haute naissance ou de grande situa- tion, appartenant à toutes les nationalités de la terre, et qui, se rendant en Suisse ou en Îtalie, et traversant la ville d’Aix, auraient cru manquer aux convenances s'ils n'étaient allés saluer la comtesse. Je me désespérais alors, car tout le temps qu'elle accordait à ces indifférents éjail autant de pris sur des heures qui m’apparte- naient. Pour.elle, elle se soumettait à ces con- trariétés avec une tranquillité d'humeur qui ne laissait pas de me surprendre. Pendant que je boudais, feignant de feuilleter des albums dans un coin du salon, elle se répandait en amabilités et en prévenances de toutes sprles : rctenant à

92 LA COMTESSE DE CHALIS

dîner les hommes, promenant dans sa voiture les femmes et les jeunes filles, et ne pensant pas plus à moi dans ces moments-là que si j'avais été l'un de ses meubles. Il est vrai que ces visiteurs, qui m’horripilaient, donnaient à la comtesse des nouvelles de Paris, lui racontaient les propos médisants qui couraient, depuis son départ, sur quelqües-uns de ses intimes, l'entretenaient des modes nouvelles, des mariages qui allaient se faire, des anecdotes qu’on citait sur les actrices des pelits théâtres et quelques autres demoiselles, des projets de distractions qu’on formait pour l'hiver, des changements survenus dans le per- sonnel des ambassades. Quelques-uns lui don- naient à lire des lettres de Trouville, de Bade, d'Ems, de tous les lieux enfin le monde trans- porte son oisivelé pendant la saisondes chaleurs. Presque tous lui parlaient du prince Titane, les uns avec une intention malicieuse, les autres par habitude, sans y prendre garde. On le croyait à Aix. N’y était-il pas venu ? Pourquoi donc était-il parti? Ces questions me mettaient au supplice,

OU LES MŒURS DU JOUR. 93

mais elles ne semblaient pas gêner la comtesse. Elle était si maîtresse d’elle-même, qu'elle par- lait du prince avec autant de naturel qu’elle eût parlé de son mari.

XXXII

J'étais heureux ! Ces nuages même qui s’éle- vaient entre nous de temps à autre ne faisaient que mieux resplendir, en s’évaporant, le ciel charmant de notre amour. Néanmoins la na- {ure humaine est insatiable 1l y avait de cer- {ains jours je sentais la tristesse me gagner le cœur. Quelque chose qui ressemblait à de l’a- baissement venait altérer la pureté de l'image qui vivait en moi, et je ne songeais plus alors à madame de Chalis que comme l'aurait fait un indifférent mis au courant, par le hasard, des secrets de son existence. Le souvenir de tout ce qui s'était passé entre elle et moi au sujet du

prince, les terreurs qu'elle ressentait à l’occasion

LE LA COMTESSE DE CHALIS

de ses letiros, terreur si accüsée qu’elle s’exjli- quait à peitie par le fait des relations les plus intimes, la convictioft que Je m'étais faite sur la nature de ces relalions, et alors l’indignilé d’un pareil choix, l’idée que la comtesse s’était donnée à cet homme sans esprit, sans mœurs, qui n’a- vait rien en lui de ce qui peut faire excuser la faute d’une femme ! tout cela me navrait, dimi- nuarit valeur du trésot que je possétdis. Ce n’est jamais Impunément qu'on laisse à l'esprit d'analyse la liberlé de s’apphiquer à certaines amours : une fois qu’on a commenté à réfléchir sur ces choses profondes et troubles qui se nom- ment passion, devoir, l'âme, qui se complait, par sa nature, à la recherche de toute vérité, ne peut plus s’ärrêter dans son exploration. Il ne me suffisait donc pas de penset dau prince : la comtesse étant la cause déterriinarite de mes ré- flexions, après avoir pensé à lui, je pensais à elle. 1 je songeais alors que cette femme si belle, si baut placée par ses attaches de famille et sa for- tune, s'était donnée à moi bien vitet Le motif

OU LES MŒURS DU JOUR. 95

même ti l’avait poussée à se donner avait je ne sdis quoi qui me paraissait provenir plus de l’or- güueilleuse gratitude d’une grande dame que de amour. Et si ç’avait été un autre que moi qui se fût trouvé là, si bien à point, pour la faire rentrer dans la pbssession de ses lettres! Cette L idée me fäisdit souffrir. D’autres idées venaient alors s’ajouter à elle. Cette femme que j’adotais de toutes les forces de mon âme, elle était mariée. Son mari avait beau la négliger, la laisser, elle et ses enfants, dans un abandon que ne justi- fiaient ni le soin de sa santé, ni cette sorte d’in- différence aristocratique qui passe aux yeux de certaines gens pour une preuve de bon ton, elle n'appartenait pas moitis à cet homme; elle n’a- vait pu se donner à moi sans le tromper. Ce besoin qu'éprouvent tous les hommes d’estiiner ce qu’ils aiment, qui prerid sa soürèe däns la fièrté la plus légitime, ce désir si compréhensible de voir la fèmme aimée placée dans l’opinion pu- blique aussi haut qu'elle l’est dans nos propres cœurs, n'étaient pas satisfaits chez moi. La pos-

96 LA COMTESSE DE CITALIS

session d’une telle femme tous les hommes me l’eussent enviée -— flattait mon amour- propre, en même temps qu'elle satisfaisait mon inclination ; elle ne contentait pas ma conscience. Souvent, avec une amertume singulière, et sans qu’elle s’en doutàt, grand Dieu! je me disais que si elle était née dans une condition sem- blable à la mienne, si j'avais été le seul homme qu’elle eût aimé, si Je l'avais prise, jeune fille, pour lui donner mon nom en même temps que mon amour, aucune des pensées qui m'attris- taient ne me serait venue à l'esprit. Pourquoi le mariage aurait-il rien gâté dans mon bonheur? Femmes trop faciles! on ne vous l’a jamais assez dit,on ne vous le criera Jamais assez aux oreilles : si sincèrement qu’on vous aime, si dignes que vous soyez d’être aimées, si légitimes que soient vos griefs contre vos maris, en même temps que votre amant prend possession de votre personne, quelque chose d’amer et de triste, qui n’est pas le mépris, mais qui, extérieurement, se tradui- rait par le sarcasme, prend possession de votre

LES MŒURS DU JOUR. 47

amant, et l’homme qu'en pleurant, pour la pre- mière fois, vous altirez sur votre cœur, par le seul fait d'une pensée que sa délicatesse vous laissera toujours ignorer, consomme votre châ- timent !

XXXIII

Puissent les gens superficiels me pardonner ces réflexions ! Elles ne sont pas du monde, j'en conviens, mais il était naturel que je les fisse. Elles se concilient mal, je l’avoue aussi, avec celte curiosité de la haute société et ces désirs immodérés de partager son existence dont j'ai parlé au commencement de ce récit, comme de l’un des faits particuliers de ma Jeunesse. Je ne veux ni chercher à nier, ni essayer de pallier au- cune des discordances de ma conduite; ce que je tiens à constater, c’est que ces réflexions ne m'étaient jamaæs venues à l’esprit avant la pos- session.

8 L\ CONTESSE DE CITALIS

Elles eurent un résultat qui pourta surprendre. Afin de me faire excuser à moi-même l’origine et la nature de notre liaison, je résolus d'élever l'âme de la comtesse et d’essayer de l4 détacher des futiltés dans lesquelles, jusqu'alors, elle avait vécu. Singulières contradictions de la con- science ! je sentais que j’agissais mal en possé- dant la femme d’un autre, et, ne pouvant prendre sur moi de la répudier, je cherchais instinctive- ment à compenset le dommage moral que je lui causais. La comtesse était très-intelligente, elle avait la curiosité et le sehtiment des choses, mais son instruction était déplorable. Pas une idée juste ! Son bagage intellectuel reposait tout entier sur les conventions et les préjugés sociaux. Elle ne se gouvernait que par ses sensations : jamais par la réflexion. J'étais surtout choqué de voir qu’elle ne [ût jamais. Je l’interrogeai : elle m’ap- prit qu'il n’y avait pas un livre chez elle. Non- seulement elle ne possédait pas la plus légère notion des sciences, mais les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, même ceux qui semblent avoir

OU LES NŒURS DU JOUR. 99

été spécialement écrits pour les femmes, elle savait à peine leurs noms. La Gazette des étran- gers, la Vie parisienne, qu’elle recevait à Aïx, c'était sa littérature! Elle me parlait parfois des théâtres ;: je lui demandait quels étaient ceux qu’elle fréquentait. Elle me répondit qu’elle allait à l'Opéra et aux Italiens pour y voir du monde, mais que, pour son plaisir, elle préférait, et de beaucoup, les Variétés, le Palais-Royal, les Bouffes-Parisiens. Ainsi, cette femme dont le goût faisait loi dans la première ville du globe : dont les toilettes, les bijoux, les livrées, les ameublements pouvaient être cités comme des modèles ; celle femme, reine par la beauté, le charme, les manières, la distinction, elle ne re- cherchait d’autres aliments pour son esprit que les turpitudes de la Belle Hélène et les inepties de Bu qui s'avance!

100 LA COMTESSE DE CHALIS

\

XXXIV

Est-ce que j'ai le temps de lire! répondit- elle aux observations que je me permis de lui adresser,

Etcomme je n'osais rien dire, car elle me dés- armait par son assurance, elle reprit avec un air de raillerie qui dissimulait mal un méconten- tement intérieur : |

Les femmes, de.nos jours, n’ont qu'une obligation à remplir envers la société : PLAIRE !.… Quand pour la première fois vous m’avez ren- contrée, vous êles-vous informé de ce que je pouvais avoir de mérite ? Non. Je vous ai semblé belle ; vous m'avez vue très-entourée ; on vous a dit que j'étais l’une des trois ou quatre femmes qui donnent le ton à l’Europe. Gela vous a en- thousiasmé. Vous m’avez adorée, vous m’adorez encore. Si j'en savais aussi long que vous sur

OU LES MŒURS DU JOUR. 101

une foule de choses, m’aimeriez-vous davantage ? Vous êtes professeur, c’est bien. Tâchez de ne pas devenir pédant, mon cher.

Je ne dis rien encore, elle avait raison. Je rc- fléchis que ce n'élait pas la fréquentation du prince Titiane qui aurait pu modifier de telles idées. De quoi ce corrompu pelit crevé pou- vait-1l bien parler à sa maitresse? Mais le mari! comment celui qui avait indissolublement lié sa vie à la sienne, qui répondait en quelque.sorte de la direction de ses idées et de sa conduite, comment n’avait-il pas essayé de tenter ce que moi, son amant, je voulais faire ?

Je réfléchis alors que je m°y étais mal pris avec la comtesse, et j'attendis qu'une circonstance me fournit le moyen de poursuivre le but qu’à tout prix maintenant je voulais atteindre,

Ce

102 LA COMTESSE DE CHALIS

XXXV

Cette circonstance se présenta de la manière la plus inattendue, à l’occasion d’un savant qui avait failli se noyer en explorant les rives du lac du Bourget pour y trouver des débris d'habitations Jacustres. Tout le monde s’entretenait en ville de son accident, et, par contre, de ses recherches, Le bruit en vint naturellement aux oreilles de la comtesse. Comme elle ne comprenait absolument rien à ce sujet de conversation, et qu'elle était désœuvrée d’ailleurs, un soir nous nous pro- menions en tête-à-tête, elle me pria de lui expli- quer «ce que cela signifiait. » Instruit comme je l'étais par l’expérience, Je ne commis pas la faute de la satisfaire, mais, voulant exciter sa curiosité, je lui fis une réponse vague, qui devait être du chinois pour elle. Elle tomba immédiatement dans le panneau que je lui tendais. Alors, afin de la piquer au jeu, je lui dis que toutes les

OU LES MŒURS DU JOUR, 103

sciences se tenaient entre elles ; qu’il était im- possible de lui donner la plus faible notion de l’une sans lui parler des autres ; qu'il y avait des préliminaires à toutes choses, que les prélimi- naires étaient bien arides, et qu’ils pourraient : nous mener loin, l’ennuyer peut-être.

Est-ce que vous me prenez pour une sotte ? me répondit madame de Chalis. J’exige mainte- nant que vous me metliez à même de comprendre ce dont tout le monde parle autour de moi.

Alors. la situation eût peut-être été ridicule, si elle n'avait eu ses côtés touchants ! alors je fis appel à tout ce que la nature a bien voulu me déparur d'intelligence, et me voilà auprès de cette belle jeune femme, si frivole, à laquelle on n’avalt jamais parlé que de fadaises, levant le doigt vers les étoiles, et expliquant pour elle, dans un langage que je m'’efforçais de rendre aussi clair que possible, les plus formidables pro- blèmes qui aient jamais passionné l’humantié. Je commençai par retracer l'histoire de la formation

104 LA COMTESSE DE CHALIS

_probable des mondes. Je dis leur nombre, leur éloignement de la terre, leur volume, les lois en vertu desquelles ils se meuvent à travers l’espace, décrivant les planètes après les soleils, et parlant des étoiles naissanies, après avoir mentionné les mondes vieillis, les mondes morts. De là, je passat à l'habitabilité des sphères célestes, el, m’appuyant sur l’exemple de la terre, je relatai sommairement par quelles phases successives le globe, passant de l'état gazeux à l’état liquide, puis s’entourant d’une légère écorce, parvint à se couvrir enfin de végétaux. Après cela j’indiquai la première apparition de la vie sur le globe, puis je décrivis les soulèvements du sol, les commo- tions volcaniques, les continents émergeant de l'onde ; et alors je traçai l'esquisse de la théorie de l’enchaînement des êtres, les uns sesubstituant aux autres, dans l'effort lent et continu de la na- ture qui va toujours de perfectionnement en per- fectionnement. Une heure m'avait suffi pour condenser dans une improvisation rapide les: dé- couvertes de Galilée, de Copernic, de Kepler, de

OU LES MŒURS DU JOUR. 10

Newton, de Laplace. Il ne me fallut guère plus pour passer en revue les travaux de Geoffroy Saint-Hilaire, de Lamark, de Lyell, de Vogt, de Darwin. Je fus assez heureux pour me faire com- prendre et pour exciter la curiosité de mon au- ditrice. L’immense tableau que je déroulais à ses yeux était si nouveau pour elle, qu’elle m’é- coutäit sans mot dire. Toutes les idées qu’elle s'était faites, ou plutôt que, petite fille, des maîtres qu’elle n’écoutait pas, lui avaient logées dans l'esprit, étaient renversées. Les origmes sauvages et l’antiquité de la race humaine m'a- vaient ramené au but de ma dissertation, c’est-à- dire aux recherches du savant qui explorait le lac du Bourget. Lorsque je fus arrivé là, feignant de croire que la curiosité de la comtesse était amplement satisfaite, je m’arrêtai. |

Mais elle ne le voulait pas ainsi.

Après ? dit-elle. |

Elle me regardait avec la stupéfaction d’une créature qui entendrait parler une pierre. J'avais grandi dans son esprit de cent coudées.

106 LA CONTESSE DE CIHALIS

Alors, m’encourageant moi-même j'avais le cœur enflé de mon triomphe je retraçai l’his- toire toujours émouvante, quoique désolante toujours, de l'humanité. Je la représentai débu- tant sur la scène du monde par l'anarchie, la violence, mille superstitions, qui, pour changer d'objets, n’en devaient pas moins être éternelles. Je dis la continuelle répélition des mêmes causes amenant imvariablement les mêmes effets: les empires fondés par l’ambition d’un seul, allant Loujours en élargissant leurs frontières, et péris- sant enfin, les uns après les autres, par l’exagé- ration du principe d’envahissement. L'Inde, l’É- gypie, la Mésopotamie, la Perse, Carthage, la Grèce, Rome, passèrent tour à tour dans mon récit, avec leurs cortéges de grands hommes ; J'entends par là, non ceux qui se firent un nom par l'oppression et par la guerre, mais ceux qui, d’un cœur fort et d’une âme magnanime, travail- lèrent par la science, la philosophie, les lois, les arts, à l’ennoblissement et à l’affranchissement de l’humanité. Cette manière d’envisager la phi-

OU LES MŒURS DE JOUR. 107

losophie de l’histoire touchä singulièrement la comtesse. Dès le début de mon récit, lorsque je fis le dénombrement de ces mondes, sphères dé- mesurées régulièrement charriées à travers l’es- pace, et qui, pour une femime futile comme elle, ne représentaient que des tâches d’orpalpitant dans Ja nuit sur un voile bleu, une sorte d’admiration s’était peinte sur sou visage. Elle ne jugeait pas l'univers si vaste, si merveilleusement administré. Mais quand je lui montrai, en même temps, et le génie et la stupidité de la foule pensante ; lorsque relatant les événements les plus importants de l’histoire moderne, je signalai l'esprit de routine et d’obscurantisme s’opposant cotistamment aux efforts du libéralisme et du progrès, oh ! alors, elle fut émue. |

Je ne m'étais jamais doutée de tout cela! s’écria-t-elle.

Cependant 1l ne pouvait pas me suffire d’avoir fait à ses yeux ce naïf et chaleureux étalage de mon savoir. Dans ma pensée, l'ensemble des faits que je verinis d'énumérer ne constituait que Îles

108 LA COMTESSE DE CIFALIS

prolégomènes d'une démonstration plus utile. Il fallait une conclusion à tant d'événements inco- hérents, et cette conclusion, selon moi, ne pou- vait consister qu'en des principes de morale fixe, aboutissant à une règle de conduite.

J'avais pris madame de Chalis par la main, et, l’'amenant à une place d’où l’on découvrait une : immense étendue de la voûte céleste :

Supposez-vous, lui dis-je, que cet univers se soit fait tout seul, ou qu’une volonté loute- puissante et intelligente ait présidé à sa création? Croyez-vous, en admirant l’ordre qui régit ces milliards de mondes, que cette volonté s’exerce encore, et ne vous sentez-vous pas en droit de dire qu’elle s’exercera dans tous les temps ? Ne me ré- pondez point par des banalités de catéchisme. S'il

est un Dieu et ce Dieu est, ou 1l devient possible de constater des effets sans cause, ce qm serait absurde ce. Dieu existe pour tous les

hommes, à quelque religion qu'ils appartiennent, et ce n’est pas seulement depuis dix-neuf siècles, c'est de toute éternité que, par son œuvre, et par

OU LES MŒURS DU JOUR, 109

son œuvre uniquement, il s’estaffirmé. Descendez maintenant dans votre conscience: ce n’est pas parce que vous avez reçu une éducation quel- conque, c’est uniquement parce que vous faites parlie de la race humaine, que les notions du bien et du mal vivent en vous. Malgré vous, quelque intérêt que vous pensiez avoir au contraire, le mal, quand il se traduit à vos yeux par un fait, vous cause une répulsion instinctive, et dans la vie comme dans l’art, lequel n’est que la représen- tation idéalisée de la vie, vousne pouvez vous In- téresser qu'au bien seul. Je ne vous apprendrai rien de nouveau en vous disant que dans tous les temps les mêmes idées de justice, d’honnêteté, de bienfaisance se sont imposées à l’humanité. Les hommes ont fait le mal, il est vrai, mais c’est quand leurs passions les poussaient à le faire, et, remarquez ceci : les hommes n’ont jamais pu le faire sans être convaincus qu'ils le faisaient. Dans l'ignorance nous végétons à l'égard des fins de ce monde, il est donc une règle à l’aide de laquelle

nous pouvons toujours nous conduire, si toutefois | 7

410 LA COMTESSE DE CHALIS.

nous avons l’âme assez élevée pour ne pas con- sentir à vivre d’une existence purement bestiale, et si, en vue de nous ennoblir, et non pour une récompense, nous voulons remplir librement les plus nobles de nos fonctions. Ces fonctions eussent été moins nobles si une obligation quelconque et implacable, telle que la satisfaction de nos besoins, par exemple, nous y avait assujettis. Ce qui fait notre honneur lorsque nous les accomplissons, c'est que rien ne nous force à les accomplir. Dieu étant à examiner ce qui se passe parmi les hommes il faut conclure que les desseins de Dieu sont impénétrables, car il ne peut être que juste, et l'injustice s'étale partout ici-bas ; car il ne peut être que bon, et la méchanceté trop sou- veat triomphe ; car il ne peut être qu'intelligent, et la soltise nous gouverne. Mais tout impéné- trables que soiént les desseins de Dieu, on peut dire que celui qui pratique avec intelligence la justice et la bonté les favorise. Celui-là, plus 1l agit bien, plus il s’élève au-dessus de la condition animale et se rapproche de la condition divine,

LES MŒURS DU JOUR. a11

est notre devoir. En cela doit être notre but.

En dehors de cela, tout n’est que contradictions, ténèbres, mensonges. Si donc nous ne pratiquons pas le bien, commeil Je faudrait, par suite d’une passion véritable pour le bien même, prati- quons-le par dignité hymaine, en vue de nous hausser au-dessus de nous-mêmes et de nous rap- procher du Créateur. .

XXXVI

C'était à mon tour d’être ému. Je n’avais pu remuer de telles idées avec une âme froide ou purement spéculative. La comtesse cependant se demandait je voulais en venir. Elle me le dit. Le rôle que je m'étais tracé à l'avance me parut

_alors d’une délicatesse excessive.

Vous devez me prendre pour quelque rhé- teur, lui dis-je en souriant. Il est si peu habituel aux gens du monde de débattre de telles ques- ions! il est surtout si rare de voir un amant les

4112 LA COMTESSE DE CHALIS.

exposer devant l'esprit de la femme qu'il aime! Tous les hommes semblent s'être donné le mot aujourd’hui pour ne pas penser. Le seul problème véritablement digne d'intérêt, non-seulement ils ne l’examinent pas, ils le repoussent. C’est pour moi un continuel sujet de stupéfaction que des créatures intelligentes puissent s'occuper d’autre chose. L'énigme posée devant nous est si im- portante! Que sont toutes ces misérables ques- tions politiques, sociales, économiques qui nous divisent auprès d’elle! S’enrichir à tout prix, se divertir, éviter toute préoccupation qui ne tend pas à la satisfaction de nos petits intérêts et de nos plaisirs, couvrir nos vices d’un vernis d’hypocrisie, afin de nous déguiser leur lai- deur à nous-mêmes : tels sont les penchants de l’humanité dans la seconde moitié du dix- neuvième siècle! Eh bien, en vous parlant comme je le fais, je ne suis stimulé ni par le vain désir de me montrer supérieur à ce triste siècle, ni par celui de vous imposer des idées qui vous semblent une critique déguisée peut-

OU LES MŒURS DU JOUR. 115 être, Une scule chose me pousse : l'intérêt de votre bonheur. |

Dites tout ce que vous avez sur le cœur, me répondit madame de Chalis. En ce moment surtout, rien de vous ne peut me blesser. = Alors, repris-je en la regardant avec ten- dresse, avez-vous jamais calculé que, par votre naissance, voire situation dans le monde, votre beauté, votre fortune, vous aviez dans les mains une force considérable? votre conscience vous a-t-elle dit que, jusqu’à présent, par suite de la singulière éducation qu'on donne aux femmes et d'un manque de direction dont vous n'êtes pas responsable, vous n’aviez jamais su vous en ser- vir? |

Oui, je me lesuis dit, et bien souvent. Mais qu'y pouvais-je faire ?

Croyez-vous que ce soit une existence heu- reuse? continuai-je; croyez-vous même que ce soit une existence intelligente et honorable, que celle de tant de femmes de votre condition, et qui, si elles n’y prennent garde, va les faire tom-

114 LA CONTESSE DE CHALIS,

ber dans le mépris public? Elles diront, et elles s’appuieront pour cela sur d’irréfutables exem- ples, que l’on peut être une honnête temme et cependant aimer les distractions. Je leur répon- drai, moi, qu'il en est des divertissements comme des goûts, dont les uns rapportent de la considé- ration et les autres le contraire. Quand on vit d’une certaine manière, on autorise toutes les suppositions. La foule, qui n’est pas tenue de savoir ce qui se passe dans les intérieurs, ne peut baser ses jugements que sur les apparences. Per- meltez-moi d'entrer dans le détail des choses, afin de me faire mieux comprendre. Lorsqu'une femme se montre aux yeux du public vêtue comme une courtisanc, il se croit en droit d’af- firmer qu'elle en a les mœurs. Quand il en ren- contre une autre à Mabille, il suppose immédia- tement qu’elle ne peut y aller que*pour y faire un vilain métier. S'il en surprend une troisième à l’Alcazar, se pâmant de plaisir aux chansons graveleuses d’une Malibran populacière, il ne lui est guère possible de se figurer qu’elle ait l'âme

OU LES MŒURS DU JOUR. A1ÿ

pure, et encore moins le goût des choses élevées. Celle-ci, qui permet aux hommes de tenir devant elle des propos lestes, voulez-vous que ces hommes l'estiment? Je sais que, grâce à la facilité des communicalions, à l'extrême divisibilité des for- tunes, à une sorte d’impulsian qui vient de haut, _@t à l'attrait qu'a toujours exercé le caractère français sur les nations voisines, Paris, depuis dix ans, a cessé d’être la capitale d’un grand empire, pour devenir un immense caravansérail à l'usage des gens qui s’ennuient. Je sais aussi qu'il n’était guère possible que les mœurs diffé- rentes de tant de peuples qui s’abattent chez nous des quatre coins de la terre paur s’y divertir ne finissent pas par déteindre sur nous. Aujour- d’hui, en effet, et c’est triste à dire, il n'y a plus, à proprement parler, de mœurs françaises. Notre finesse, notre élégance native, notre esprit, cet art que nous possédions au suprême degré, de donner de la valeur aux plus petites choses, tout cela est mêlé, confondu chez nous avec je ne sais quelle rusticité de manières, un scepticisme

116 LA COMTESSE DE CHALIS

gouailleur et toutes sortes de vices petits et bêtes qui, depuis que la France existe, n’y avaient jamais fait que de courtes apparitions. Mais c’est une raison de plus pour que nous réagissions de toules nos forces contre cette infection des mœurs étrangères, Et, pour en revenir à mon point de départ, je dis qu'il ne suffit pas d’être une bonne ct honnête femme, mais que lorsqu'on veut être considérée, 1l faut aussi le paraître.

Ah! comme avez raison! fit alors madame de Chalis; tout ce que vous-dites là, je me le suis dit cent fois à moi-même.

Eh bien, lui répondis-je, assez surpris de mon succès, pourquoi, vous qui êtes capable de réflexion et pensez comme moi sur ces choses dé- courageantes, pourquoi ne modifiez-vous rien dans votre existence ?

Elle s'attendait à la riposte, car elle la para sur-le-champ. |

Parce que, me dit-elle, je ne me suis jamais sentie assez forte pour essayer de résisier au cou- rant qui m'entraîne. On ne fait pas ce qu'on

LES MŒURS DU JOUR. 117

juge convenable et bon dans le monde. On fait ce que les autres font. Je ne sais qui donne l’im- pulsion ni d'où vient l'exemple. Il en est des mœurs comme des modes : personne de connu ne les transforme, toul le monde les suit. Si j'avais vécu à la fin de ce dix-huilième siècle dont tout à l'heure vous faisiez un si grand éloge, il est pro- bable qu’à l'exemple de tant d’autres femmes, j'aurais élé une personne sérieuse, instruite, pas- sionnée pour la recherche de la vérité, que j'au- rais eu l'horreur de l'hypocrisie et des choses fri- voles, et que j'aurais tenu à honneur de réumir les célébrités de ce grand siècle dans mon salon. Je vis, malheureusement, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Ce qu’il aime, Je n’ai pas besoin de vous le dire. Prenez-vous-en à lui de ce qui vous déplaît dans mes actions.

Dieu m'est témoin, répliquai-je aussitôt, que ma seule affection pour vous a diclé le langage qui vous mécontente. Si je vous aimais moins, je ne songerais qu’à vivre en paix auprès de vous, el, satisfait de l'existence que vous me faites, je

1.

418 LA COMTESSE DE CHALIS

ne m’exposcrais pas à la bouleverser pour vous servir.

Vous êtes un très-honnête homme! s’écria- t-elle alors, en me serrant les mains. Tout autre, à votre place, n’aurait songé qu’à tirer de moi une satisfaction d’amour-propre et des plaisirs. Vous, vous n’avez qu’une pensée : me réeompen- ser de l’affection que je vous porte. Vous le faites de la manière la plus délicateet la plus touchante. Quoiqu'il ne soit guère possible, à une femme surlout, de rompre avec certaines habitudes et de remonter certaines pentes, je vous livre la direction de ma vie. Faites-en ce que vous vou- drez!

XXXVII

Ohi dans ce moment solennel, j'en fais le scr- ment, elle élait sincère. Aucune considération ne l’obligeait à me tromper. De même que ces damnés dont parle Dante, lesquels, précipités du

OU LES MŒURS DU JOUR. 119

ciel, conservaient dans les flammes le souvenir des béatitudes célestes, elle avait le regret du bien qui, jadis, avait traversé ses rêves, Et, stimulée par moi qui m’efforçais de la rehausser devant elle-même, elle faisait ce qu’elle pouvait pour croire en elle, pour remonter le cours d’une existence dévoyée.

XXXVITE

La preuve de ce que je dis se trouve dans les modifications qui transformèrent immédiatement la manière de vivre de la comtesse. Jusqu’alors, à l'exemple de la plupart des femmes de son rang, elle voyait à peine ses enfants, et les pauvres petits, nerveux et débiles, ne vivaient qu’'auprès de leurs bonnes, dont l’une Allemande et l'autre Anglaise, leur laissaient faire tout ce qu’ils vou- laient. Leur première éducation avait donc été à peu près nulle. En revanche, on ne leur avait guère inculqué que des idées fausses. Et puis on

120 LA COMTESSE DE CHALIS

les bourrait de gimblettes et de bonbons tout le long du jour, et quand, soir et matin, on les pré- sentait pendant quelques minutes à la comtesse, ils se tenaient devant elle, paralysés par la ter- reur d’être grondés. Je commençai l’œuvre à laquelle j'avais résolu de consacrer ma vie en tra- çant à madame de Chalis ses devoirs de mère. Je lui appris que sa première obligation vis-à-vis de la société comme d’elle-même, était de ne jamais quitter ses enfants. Je lui appris encore que c’é- tait elle qui devait se charger des moindres dé- tails de leur instruction jusqu’à ce qu’ils fussent en âge de passer dans les mains des hommes. Après cela, j'entrepris de la détourner des pro- digalités insensées auxquelles elle se livrait, dé- pensant sans compter, et pour des fanfreluches qui ne lui rapportaient pas plus d'honneur que de plaisir, des sommes qui auraient suffi pendant une année à la subsistance de plusieurs familles. Je m’efforçai autant que possible, de la tenir dans une sorte de Juste milieu intellectuel, éga- lement éloigné du rigorisme ct de la licence. Je

OU LES MŒURS DU JOUR. 111 lui disais qu'une grande fortune consliluait inva- riablement une criante injustice, et qu'elle ne pouvait se faire excuser aux yeux des âmes Jibé- rales qu’autant qu’elle était intelligemment dé- pensée et qu’une part, très-large, en était faite aux nécessiteux. Le plaisir de donner est le plus noble que connaisse l’espèce humaine. Je révélai les secrets de ce plaisir à la comtesse. Elle m'en remercia quand elle en eut goûté. Chaque jour, maintenant, après avoir passé une heure à faire lire elle-même ses enfants, elle montait avec eux dans sa voiture el s’en allait courir les environs de la ville d'Aix, visitant les plus pauvres ma- sures, forçant sa répugnance pour demeurer quelques instants auprès de lits nauséabonds la misère se débatlait côte à côte avec la souffrance. Elle revenait de à la bourse vide et l'âme navrée.

Eh bien, quoi! lui disais-je, allez-vous dé- faillir ? Vous en verrez bien d'autres, par la suite! Je vous conseille de vous plaindre. Vous rem- plissez le rôle de la Providence absente. En con- naissez-vous de plus beau?

129 __ LA COMTESSE DE CIALIS

Ainsi Je me faisais joyeux pour l’encourager. Et elle me savait gré de mon intention chari- table. Plus je pense à ce court espace de temps où, jour à jour, elle se transformait, plus je me crois en droit d'affirmer que, malgré son passé, si elle avait toujours vécu auprès de moi, et loin du monde, je serais parvenu à faire d’elle la meilleure et la plus intelligente des femmes. Il n’élait pas de jour je ne découvrisse en elle de nouvelles qualités aimables. Sa beauté se transfigurait. Elle devenait plus noble, plus pure. En même temps elle répudiait ce que j'avais toujours trouvé de blessant dans sa hauteur. Les lectures auxquelles je l’assujettissais contri- buaient, autant au moins que mes conécils, à lui détacher l'âme des billevesées dans lesquelles, jusqu'alors, elle s’était complu. Je m’efforçais, en l'instruisant, de la distraire. J'étais enfin, et de toute manière, ce que devrait toujours être, auprès de si femme jeune, belle, l'époux qu'elle anne et qu’elle a chotsr.

OU LES MŒURS DU JOUR. 123

XXXIX

{ nous fallut malheureusement nous séparer au moment je touchais au but de mes efforts. L'époque chaque année j'allais passer un mois à Nantes, auprès de mon père, était arrivée. La comtesse, de son côté, était attendue à Biarritz. Je ne sais plus quelles raisons elle me donna pour me convaincre qu'il était indispen- sable qu’elle allât retrouver ses amies dans ce licu de plaisance que je ne connaissais alors que d’une façon vague. Le fait est que je n’y fis pas d'opposition. Madame de Chalis avait reçu, depuis quelques jours, de nombreuses lettres qui l'en- tretenaient des plaisirs sans cesse renaissants de cette résidence princière. On lui citait les noms des arrivants, des personnes attendues. On lui parlait des fêtes qui s’y préparaient, des costumes qu’on y devait inaugurcr. Elle ne se possédait plus. Sans m'en rien dire, clle écrivit à Paris à

e

124 LA COMTESSE DE CHALIS

tous ses fournisseurs, à Worth, pour lui com- mander des robes : à Jordan, son cordonnier un artiste! disait-elle pour lui demander des chaussures ; à Petiteau, le joaillier, pour lui réclamer les parures qu’elle lui avait confiées avant son départ ; à Félix, pour le prier de lui envoyer quelques-uns de ces chapeaux merveil- leux, tissus de gaze, de fleurs et d’air tramé qui, des mains de ses ouvrières, vont se poser sur les têtes les plus belles et les plus aristocraliques de l’Europe. La comtesse écrivait encore pour qu'on lui adressât à Biarritz des dentelles, des gants de Saxe, des parfums. Tout cela m’inquiétait. Elle avait beau me dire « qu’elle n’était plus la même femme, » et que si elle allait à Biarritz, c’est qu’elle se devait au monde, et qu’elle ne manquerait pas de m'écrire, el que nous nous retrouverions à Paris à la mi-octobre, en voyant ses femmes de chambre passer la moitié de leurs nuits à confectionner tant d’ajustements ! et la comtesse écrire tant de lettres! et les pauvres négligés avec les enfants! je sentais la méfiance

LES MŒURS.DU JOUR. 125

me serrer le cœur. Je remarquai, le dernier soir, que les regards de madame de Chalis évitaient les miens, et puis s’y attachaient à la dérobée avec une expression singulière. Il ne me fut pas possible de deviner si c’était le regret de la sépa- ration qui leur communiquait cet air de langucur.

Elle soupirait. Je la regardai à mon tour. Je ne sais ce qu’elle vit ou plutôt ce qu’elle crut voir dans mes regards. Elle détourna la tête. Pour moi, en m’arrachant de ses bras, je ne pus m'em- pêcher de verser des pleurs. Je venais de goûler de trop vifs, de trop purs plaisirs, et celle qui me les avait révélés, je craignais qu’elle ne m’é- chappât ! |

XL

En arrivant à Nantes, je trouvai à mon père un air de mystère qui ne lui était pas habiluel. J'ai dit que le digne homme m’aimait avec ten- dresse, J'ajouterai maintenant qu’il avait reporté

126 LA COMTESSE DE CHALIS

sur moi toute son ambition. La rudesse de l’exis- tence qu'il avait menée n'avait aucunement dé- teint sur son caractère. Je n’ai jamais connu de personne de son âge qui fût plus sincèrement libérale. [Il souhaitait de toute son âme que je fisse une carrière brillante, mais il avait un sen- timent si délicat et si élevé de la dignité et de la responsabilité humaines, qu'il serait plutôt mort sur place que chercher à violenter la moindre de mes actions. Pour la première fois depuis mon jeune âge, je me sentis mal à l’aise devant lui. Je ne me dissimulais pas que ma passion pour la comtesse pouvait m’entraîner en toute sorte de hasards. Cette passion dérangeait déjà les plans d’avenir que mon père avait formés. Je ne lui confiai rien de mon secret. Je ne voulais pas l’affliger.

Ce fut lui qui, sans s'en douter, me porta le coup le plus rude. I] me dit que depuis quelques mois 1l sentait ses forces baisser, et qu’il devait songer séricusement « à se préparet pour le grand voyage. » Comme j'étais tout bouleversé

OU LES MŒURS DU JOUR. 127

en écoutant ces tristes présages, 1l ajouta en sou- riant que les seuls préparatifs qu’il eût à faire étaient de m'établir honorablement. Je ne trou- vais pas la force de lui répondre. Alors il me confia, loujours en souriant, qu’il m'avait trouvé une compagne belle, douce, demanières exquises et d’une modestie charmante; et comme il ter- minait son panégyrique, un coup de sonnette retentit, la porte s’ouvril et deux dames entrè- rent. Îl ne me fut pas difficile de reconnaître dans la plus jeunc la compagne dont mon père venait de parler.

Six mois plutôt, en l’apcrcevant, j'aurais sauté au cou de mon père. Elle n’était pas plus belle que madame de Chalis, mais quelle différence avec cette dernière! Une mise simple, un air de retenue et de pudeur, quelque chose d’aimable et de virginal répandu sur ses traits, dans ses yeux, empreint sur toute sa personne et dans le moindre de ses gestes. Oh! c’est alors que je compris, et d'une façon accablante, que la dis- Uünction provient moins de la naissance que de

128 LA CONTESSE DE CHALIS

la pureté de l’âme. Cette jeune fille de famille obscure, qui avait été paisiblement élevée dans une ville de province, avait l’air que les reines devraient avoir. Les mots qui vous venaient aux lèvres en l’apercevant étaient ceux si poétique- ment connus : « Je vous salue, Marie, pleine de grâce. » Elle se nommait Marie, et, comme sa patronne légendaire, sa vue purifiait le cœur.

Il ne me fut pas difficile de le comprendre : le bonheur honorable était là, devant moi, pal- pable, attrayant par sa sérénité même. Il se pré- sentait avec enjouement et avec décence. Son silence était éloquent. La jeune fille avait Jégè. rement rougi en m'apercovant. Sans doute, on lui avait dit, comme il était juste de le faire, que je pouvais être un mari pour elle. Cela rendait sa situalion embarrassante. Mais moi, un moment ébranlé par la chaste apparition, je me sentis soudain ressaisir le cœur par le souvenir de la comtesse, Comme ces malheureux qui, d’excès en excès, sont arrivés à ne plus pouvoir se désal-

#

LES MŒURS NU JOUR. 129

térer qu'avec de l’absinthe, je me détournai de la source pure qui m'était offerte. Elle était trop saine pour moi,

XLI

Je n’osai pas cependant attrisier d’un refus formel la joie de mon père. Je lui dis que les craintes qu’il manifestait pour sa santé ne me semblaient pas justifiées, el que, sans rien pou- voir articuler contre la jeune fille qu’il me pro- posait, et que je trouvais accomplie, je serais heureux qu’il voulût bien me permettre de ré- fléchir pendant quelques mois, le mariage étant chose sérieuse.

Mon père fut-il la dupe de mon hypocrisie? Je l'ignore. Chaque jour, pendant plus d’un mois, il fit en sorte que je rencontrasse Marie. Je la trouvai toujours la même, faisant le plus grand honneur à son sexe. Rien en elle ne m'indiqua si J'avais fait sur elle une impression quelconque,

RS

430 LA COMTESSE DE CHALIS

Je remarquai cependant, le jour j'allai prendre congé de sa mère, qu’elle disparut du salon juste au moment je me levais pour faire mes adieux.

Les lettres que je reccvais de Biarritz pendant mon séjour à Nantes ne me contentaient guère. La comtesse ne me parlait que de fêtes, de parties de plaisir. Pas un mot des enfants, aucun res- souvenir des conseils que je lui donnais à Aix, aucun regrel pour les habitudes qu'elle y avait laissées. Jerépondaisen me plaignant doucement. Je lui disais que cette existence exclusivement composée de distractions me semblait bien vide, indigne de son intelligence, et qu'elle m'inquié- tait pour l’avenir. Madame de Chalis m'accusait alors d'être jaloux, d’avoir un mauvais caractère. Puis, « pour me faire enrager, » disait-elle, elle m'annonçait qu'elle changeait régulièrement

LES MŒURS DU JOUR. : 131

quatre fois de toilette par Jour, et qu’elle éclip- sait toutes les femmes, lesquelles « lui en vou- lajent à la mort! » Après cela, elle se livrait à une joie folle en me parlant du bonheur qu’elle éprouverait à me revoir. |

Pressée par moi, elle revint à Paris un peu plus tôt qu’elle ne le voulait. Je la trouvai chan- gée, hâlée, plus résolue que par le passé, tou- jours un peu nerveuse, mais plus altière. Elle était comme grisée. Quels succès a-t-elle donc obtenus là-bas ? me demandai-je..… En se retrou- vant dans son centre, elle s'était refaite plus grande dame, plus indépendante, et moi, néces- sairegnent, J'étais devenu plus soumis. Voyant qu'aucune de ses amies n'était encore rentrée à Paris, elle projeta de partir pour Bade. Je la sup- pliai de n’en rien faire. Elle dit oui, puis non, puis soupira, m'embrassa et n'en parla plus. J'avais quitté le quartier des Écoles, je demeu- rais, pour me rapprocher d'elle, elle habitait un somptucux hôtel situé dans l'avenue de la

Reine-Hortense. Presque chaque jour, pendant

132 LA COMTESSE DE CHALIS

un mois, elle vint me voir dans le petit apparte- ment que j'avais loué rue Miromesnil. Mais à mesure qu’approchait l’hiver, ses amies rentrant à Paris, les visites qu’elle daignait me faire devin- rent de plus en plus rares. Le monde l'avait res- saisie! Ellenese levaitjamais avant onze heures. À midi sa toilette était faite. Elle déjeunait alors, toujours seule, puis elle recevait les hommes de son intimité Jusqu'à deux heures. Les courses qu’elle faisait en voiture, chez ses fournisseurs : couturière, coiffeur, marchande de modes, la menaient jusqu'à quatre heures. Elle allait aus- sitôt se montrer au bois, puis elle rentrait en ville pour faire des visites et prendre le thé, tantôt dans une maison, tantôt dans une autre. À sept heures elle dinait, puis elle changeait de costume, et elle s’échappait alors pour aller au théâtre, de au bal, et se couchait enfin, le corps harassé, mais la tête parfaitement vide, vers les deux heures. :

Que restait-il pour moi dans une existence si fiévreusement occupée ? Presque rien. Une heure

LES MŒURS DU JOUR, 135

au plus chaque semaine. Je l’attendais, elle ne venait pas, ou bien elle était en retard, et, dis- traite, me disait, en me priant de l'excuser, « qu’elle avait mille choses à faire. » Elle se le- vait alors, me donnait en riant sa main à baiser, et s’envolait à tire-d'aile. Je souffrais horrible- ment de la voir ainsi m'échapper, Je n'osais lui faire des reproches. Je craignais de l'indisposer, et qu’elle ne profitât de l’occasion d’une querelle pour rompre. Un jour enfin —1l y avait une quinzaine que je ne l'avais vue je compris qu'il ne me restait qu’une ressource pour retenir cet astre vagabond, dont la course désordonnée s'éloignait de plus en plus de mon ciel : c'était de me laisser entraîner dans son orhite et de me mêler à sa vie.

XLIIL

Horrible vie que celle-là pour une créature

intelligente! Me voilà plongé jusqu'aux lèvres | | 8

134 LA COMTESSE DE CHALIS

dans le marais de l’enfer parisien ! Me voilà né- gligeant toutes choses, n'apprenant plus, ne travaillant plus, n'ayant même plus le temps de penser à rien d'élevé ni de sérieux; faisant mes cours sans les préparer, en courant; quelquefois me disant malade, je n'étais qu'abruti! pour ne pas les faire. Me voilà, menant à grand’ guides la triomphante existence des gandins! Me voilà devenu l’habitué des courses, l'un des piliers d’un club en renom, fatiguant un cheval chaque jour, et soupänt presque chaque nuit. Me voilà le soir au théâtre. Et à quelsthéätres, grand Dieu! Savourant les délices de la Vie parisienne, le sel attique de la Biche au bois, comparant à part moi les traits de génie de Tagite et de Dé- mosthènes avec ceux qui éclatent à chaque ligne dans cette sans pareille Grande-duchesse de Ge- rolstein, qui eut l’incomparable honneur d’exci- ter la curiosité d’un empereur... Me voilà me réjouissant des lazzi de mädemoiselle Schneider et donnant mon avis sur les formes de GoraPearl et de miss Menken ! De là, l'imagination fargie des

OU LES MŒURS DU JOUR. 135

belles choses que je venais de voir et d'entendre, je m’en allais fairé ma roue dans le monde, ap- prendre l’art de relever un mouchoir tombé et d'offrir galamment un éventail, ct de regarder les femmes entre les yeux, comme on fait si bien aujourd’hui, avec un petit air goguenard, afin de leur faire voir qu’on ne les juge plus à craindre. Plus d’études austères, de méditations profondes, plus rien de cc travail salubre et fortifiant qui autrefois faisait pour ainsi partie de moi-même. Mais, en revanche, de longues séances occupées à déterminer la coupe d’un gilet avec mon lailleur, de belles parties de baccarat avec les petits-crevés de mon club, d'intéressantes correspondances avec mon chemisier, à l'effet de déterminer la forme de mes manchettes ct de mes cols, ct des promenades dans l'allée du Lac! et des exploits au tir aux pigeons! et des prouesses, et toutes sortes de gentillesses en patinant sous le regard des belles dames ! Quand je me rencontrais devant mon miroir, je me faisais le‘fet du prince Ti- tiane! -

136 LA COMTESSE DE CHALIS

Ce qu’il ya de réellement effrayant dans cette existence, c'est qu’on finit par s’y habituer, et que, tout en ne gardant pas la moindre illusion sur son néänt, un jour survient l’on ne peut plus se passer d'elle. On se fait à cette vie niaise, composée tout entière d’occupations puériles et de lugubres billevesées. Quelquefois on se dit : «C'est trop! » et l’on éprouve des nausées, comme si on allait la vomir. Et puis voilà qu’elle vous reprend et qu'on se laisse faire. Figurez-vous un . malheureux qui, bêtement, a fourré le bout de ses doigts entre lés pinces de fer de quelque af- freuse machine. Sa main, son bras, tout son corps, lambeau par lambeau, se contourne et se tord entre les cylindres. Il a beau résister, il est sans force contre la force aveugle qui se joue de lui. Ainsi celui qui s’est laissé saisir par les pinces de fer de la frivolité ne sort plus qu’en morceaux de ses engrenages |

DE LES MŒURS DU JOUR. 137

XLIV

O jours délicieux d'Aix, éliez-vous alors! Et vous surtout, étiez-vous, années viriles de ma jeunesse! Lorsque l’hiver, dans ma cham- brelle d'étudiant, je passais moitié de mes nuits, courbé sous la lampe, à rechercher les causes des plus grands faits de l’histoire de l’hu- manité! lorsque je vivais des émotions qui avaient remué les cœurs de tant d'hommes illustres! prenant pari çontre César, m'attendrissant au souvenir de Marc Aurèle, me faisant à moi-même le serment de toujours mener une vie pure, dé- gagée d’ambitions mesquines, de ne me passion- ner Jamais que pour les causes justes, les choses élevées! étiez-vous, noble croyance au bien, amour immodéré de la justice! Maintenant, dis- cret chevalier d’une jolie femme, je me rendais chez elle, à l’ordre, chaque jour, et c'était elle qui daignait régler l'emploi de mon temps. Ce

8.

138 LA COMTESSE DE. CILALIS

que je devais faire, elle l’indiquait ; ce que je de- vais dire, penser, elle l’inspirait. Elle me cher- chait dispute sur la coupe de ma barbe et la forme de mes cravates. Elle me donnait des com- missions pour son marchand de chiens. Elle me consultait sur ses parures. Elle me priait de lui faire la lecture des journaux de mode. Elle me disait : « Ce soir vous m’accompagnerez à Mabille. Nous serons six personnes, nous nousamuserons. » Elle me disait aussi : « Tout le monde parle de Thérésa. Je veux la voir. » Et, arrivée à l’Alcazar, assise dans la fumée des pipes, coude à coude avec les buveurs de faro, elle riait aux éclats en écoutant la chanson de la Femme à barbe. Ne me fallut-1l pas un jour les présenter l’une à l’autre! La comtesse fit à l'artiste des carrefours autant de compliments que, moi, J'aurais osé en faire à la Patti. Je la menai aussi au bal de l'Opéra, en loge d’avant-scène, avec deux deses jeunes amies, mariées comme elle, mères comme elle, et, à deux heures du matin, bras dessus bras dessous, il gelait! nous allämes tous souper au Café

OU LES MŒURS DU JOUR. 139 . anglais. Les maris y étaient, l’un prince, et l’autre duc : c'était complet!

XLV

Cependant 11 n’était pas possible que mes mo- destes revenus pussent suffire longtemps aux dé- penses que nécessitait une si honorable existence. Je jouais, dans l’espoir de pouvoir ménager mon pêtit capital ; mais, comme le jeu m’assommait, je jouais mal, et je perdais, et le capital dimi- nuait. Il n’était pas de mois je ne me visse obligé de vendre quelques fractions de mes rentes. de le faisais avec la conviction que je ne les rat- traperais jamais. Îl me semblait toujours qu’il y avait devant moi un grand trou noir vers lequel je courais à perte d’haleine. Un jour, comme je ne possédais plus rien que les émoluments de ma place, et j’avais même déjà quelques petites dettes, je reçus un pli cacheté qui m'invitait à passer au ministère dont je relevais. Il paraît que mes ex-

140 LA COMTESSE DE CHALIS

ploits avaient fait du bruit en haut lieu, qu'on avait demandé quel était ce jeune homme qui faisait tant parler de lui, qui patinait si bien, jouait si mal si gros jeu, et se montrait partout avec la belle comtesse de Chalis et ses intimes. En apprenant que ce n’était rien moins que «l'espoir de l'Université,» en s’élait ému de pitié, et, pa- ternellement, on m'avait prié de venir pour écou- ter les exhorlations qu’on était en droit de me faire. Je me montrai touché jusqu'aux larmes de ces exhortations, et encore plus de la faveur dont on voulait bien m'honorer en doublant mes ap- pointements et me nommant professeur chargé de cours à la faculté de Bordeaux. Un si considé- rable avancement en d’autres temps m'aurait rendu fier ; mais j'aurais préféré mourir que de me séparer de la comtesse. Je refusai. Alors mon protecteur changea de langage. Il me dit qu’on avait les yeux sur moi, qu’il y avait lieu de craindre qu'après avoir élé l’honneur du corps enseignant, Je ne devinsse sa honte, que j'étais inexcusable de passer mes nuits dans des tripots,

OU LES MŒURS DU JOUR. 1H

qu'on ne m’envoyait à Bordeaux que pour m'ar- racher à une existence coupable, que si je m’obsti- nais à refuser la faveur dont j'étais l’objet, on exigerait de moi ma démission, et qu’alors je pourrais en toute liberté courir à ma perte.

- Séance tenante, je donnai cette démission. Mais je nc le dis point à la comtesse. Elle l’apprit quel- ques jours plus tard, les journaux en ayant parlé. Je m'attendais à ce qu’elle me demandât une explication; mais elle se contenta de rire.

Vous avez parfaitement fait, me dit-elle. Le professorat ne vous seyait guère. Vous êtes homme du monde, mon cher, homine de plaisir avant tout!

XLVI

Un mois auparavant j'avais reçu une lettre de mon père. Îl me disait qu’il y avait peu de conve- nance à moi de tarder plus longtemps à prendre

142 LA COMTESSE DE CHALIS

une décision au sujet de la jeune fille qu’il m’a- vait proposée. Plusieurs partis se présentaient pour clle, dont l’un, entre autres, à mon refus, semblait devoir lui convenir. Je répondis immé- diatement que je ne pouvais me décider à me marier. À partir de ce jour les lettres de mon père devinrent tristes. L’exccllent homme ne voulait pas chercher à exercer une pression sur moi, mais il se méfiait de quelque chose, me voyant refuser si nettement de lui complure. Je ne confiai rien de cela à la comtesse, non plus que de la gêne dans laquelle j’élais tombé. Elle ne s’informait jamais de mes ressources. Qui est-ce qui n’avait pas cent mille francs de rentes, sclon celle !... Il y avait alors un redoublement d'intensité dans ses occupations. Mélangeant le profane et le sacré, elle patronnait des loteries de bienfaisance et faisait jouer par ses amis, dans son salon, des opérettes presque grivoises, au profit des crèches. Et puis, afin sans doute de varier ses plaisirs, elle assistait aux grandes séances de la chambre. C'était pour moi un sujet

OU LES MŒURS DU JOUR. 143

d'ébahissement tou jours nouveau que celui de son existence. Se mit-clle pas en tête de se donner un jour en spectacle dans je ne sais quelle repré- sentation de tableaux vivants ! Cette représenta- tion, 1l est vrai, n'avait pas plus de cinquante personnes pour speclatrices, et le costume de la comtesse était irréprochable de décence. Mais, malheureusement, 1l lui donna le goût des exhi- bitions, et quelques jours plus tard, dans un bal travesti officiel dont on parlera longtemps à Paris, voyant la foule se presser autour d'une femme et la suivre en poussant des murmures d’étonne- ment, je m'approchai pour voir ce que c'était. Hélas! ce n'était rien moins que la pauvre com- tesse. Elle portait un costume de Diane, Son cor- sage décounvrait la naissance de ses bras ct Ja moitié de sa gorge. Ce corsage n'avait pas plus de deux doigts de hauteur, par derrière, au-des- sus de la ceinture. Ses épaules étaient donc ab- solument nues. Sa jupe de gaze, collant sur les hanches, faisait valoir plulôt qu’elle ne Ja dégui- sait l’ample beauté de ses formes, et pour conbJe

4144 LA COMTESSE DE CITALIS

de scandale, cette jupe, relevée sur le côté par une agrafe, laissait voir dans tout son entier, jusque par-dessus le genou, le maillot de soie rose tendu sur la jambe!

XLVII

Oh! quand je vis cela! quand, au milieu des exclamations de tant d'hommes qui manifestaient leur mépris par leur admiration même ; quand, sous les yeux de tant de femmes offensées, de tant de jeunes filles interdites, je vis ainsi, objet de désapprobation et de convoitise, cette femme que j'adorais, dont les beautés, dans ma con- science fourvoyée, ne me semblaient devoir ap- partenir jamais qu’à moi seul, je ne sais ce que j'éprouvai ; mais je crus un moment que j'allais me jeter sur elle pour l’étrangler ! Elle se sentait gènée de sa hardiesse, et secouait la tête pour dis- perser ses cheveux blonds sur ses épaules ; et puis elle souriait pour se donner une contenance, et,

LES MŒURS DU JOUR. 145

traînant ses sandales de pourpre, elle ramenait comme elle pouvait sur ses jambes et ses pieds qui paraissaient nus, car ils étaient chaussés de bas à doigts, la longue traîne de sa robe. Elle ne put s'empêcher de pâlir en m'apercevant, car elle me connaissait assez pour deviner l'impression que produirait sur moi l’inconvenance d’un tel cos- tume. Mais 1l s'agissait bien de pâlir! Je m'’ap- prochai rapidement.

Je vous en prie, lui dis-je, je vous en price au nom de tout ce que vous avez de plus cher, ne restez pas ici un moment de plus.

Et pourquoi donc ? fit-elleen souriant d’une manière pénible. Est-ce que vous ne trouvez pas joli mon costume!

Si, fort joli! mais rentrez chez vous.

Vous êtes un trouble-fête, répondit-elle en minaudant. Mais je ferai peut-être bien de vous obéir, car je me sens une migraine affreuse.

Jela reconduisis jusqu’à sa voiture. L’humilia- üuon que Je ressentais était si vive, que je ne pou- 9

18 LA COMTESSE DE CHALIS vais rien lui dire. J'avais les dents serrtes, le cœur crispé.

H lui fallut passer, ainsi vêtue, devant trois . cents laquais qui se tenaient dans le vestibule. Ils regardarent aussi, ceux-là! mais ils ne s'éton-

naient mi ne s’extasiaient.

: Le lendemain, un petit journal qui rendait compte de la fête décrivit minutieusement le tra- vertissement de la comtesse en faisant observer qu'il avait moins paru eelui de « Diane chasse- resse » que celuide « Drame iau-bain ».

XL VIII

Mais j'avais trop à faire le lendemain peur m'oceuper de la méchante feuille. Madame de Chalis vit à mon’air, quand elle entra chez moi, que j'avais dans la conscience quelque chose qui voulait sortir. Elle eut beau affecter d'êtrepressée, disant que Worth l’attendait pour essayer des ro-

LA COMTESSE DE CHALIS 44 hes, je la retins pendant deux heures. Et il lui fallut tout entendre. Je nesais plus ce que je lui dis tout d’abord. Elle ne m’imposait pas, en ce moment, avec ses grands airs. Ce que je me rap- pelle, c'est qu’au moment je lui parlai du bal de la veille, elle me coupa la parole.

Parce qu’on a vu ma jambe! s’écria-t-alle. Voilà-t-11 pas de quoi faire tant de bruit! Il yen a bien d’autres qui montrent la leur. La mienne West pas si mal tournée, d'ailleurs !…

Ehe voulait me faire prendre les choses en plaisanterie, mais je l’interrompis :

L'inconvenance que vous avez commise n’est pas un fait isolé dans la façon de vivre que je vous reproche. Elle n’en est que le déplorable complément. P’extravagance en extravagance, vousêtes allée hier jusqu'à vous montrer demi-nue

* à plus de quinze cents personnes. Pourquoi vous arrêteriez-vous? Et jusqu'où irez-vous denrain? J'ai le droit et j'ai le devoir de vous dire ce que je vous dis. Il suffit de notre liaison pour que-m'n- combe visà-vis de moi-même une part de res-

148 LA COMTESSE DE CHALIS

ponsabilité dans certains de vos actes ; et quand je vous vois courir à l’abîme, il faudrait que je fusse le plus méprisable des hommes si je ne me jelais en travers de votre chemin. Ah! laissez- moi parler ! repris-je avec emporiement, comme elle se levait pour me répondre; il y a trop long- lemps que j'attends cette occasion de vous dire ce que j’ai sur le cœur ; et vous écouterez de dures vérités. Vous qui, par vos alliances, celles de vo- tre mari, tenez aux plus nobles maisons de l’Eu- rope ! vous qui n’avez ni l’excuse de la sotiise ni celle de l’inexpériencel vous qui disposez d’une fortune princière et qui avez enfin tout ce qu’il faut pour pouvoir vous poser dans la société comme un exemple de distinction et de savoir- vivre, de quelle manière absurde, compromet- tante, scandaleuse, oui, scandaleuse, vivez-vous ? Le monde, dans sa tolérance, voyant que vous êtes sans mari, pour ainsi dire, s’il connaissait nos relauions, fermerait les deux yeux pour ne pas les voir. Il ne se sent ni assez pur ni assez dur pour ne pas tolérer certaines liaisons quand elles

LES MŒURS DU JOUR. 149

on l'ombre d une excuse. Mais le monde peut-il, même dans sa complaisance excessive, tolérer ce : que vous faites? Et est-ce une manière d'agir con- forme au bon sens, au soin de votre dignité, à ce que vous devez à vous-même, à vos enfants, je n’cse dire à votre mari, que de vous donner en spectacle comme si vous étiez une sauteuse? À Aïx, pendant ces six semaines je vécus auprès de vous, connaissant déjà vos faiblesses, je me per- mis de vous offrir quelques conseils dictés par une affection désintéressée. [l vous fut facile de les suivre, et avec une satisfaction de conscience dont maintenant vous pouvez sourire, je vous vis revenir à la raison. Mais aujourd’hui qu'avez- vous fait de vos bonnes résolutions? Vous n'êtes occupée que de fadaises. Vous ne vous passionnez que pour d'inconvenants plaisirs. Qu’est-ce que ces théâtres vous me traîncz? Et qu'y at-il, dans ces exhibilions que vous me faites avaler, qui puisse contenter votre âme? Est-il digne de vous de-vous montrer dans ces cafés chantants vous êles exposée à coudoyer des prostituées ;

150 LA COMTESSE DE CHALIS

le langage, les chansons, toul ce qui s’y dit, tout

- ce qui s'y fait, est pour voire présence une criti-

que sariglante? Vos enfants... ees douces créa- tures qui ne demandaient pas à naître, est-ce pour leur donner de tels exemples que vous les avez mis au monde? Et ne songez-vous pas qu’un jour, quoiqu’ils n'aient pas à répondre de votre con- duite, cette conduite qu'ils auront jugée dans le silence de leur conscience, un envieux, un ennemi, une femme, que sais-je? pourra la leur rappeler pour les insulter? Ah! croyez-moi, vous êtes bien profondément coupable de ne pas plus songer à vos enfants! Et pour en revenir à ce travestisse- ment que vous avez promené sous les yeux du monde, si vous voulez apprécier vous-même son inconvenance, rentrez chez vous, ayez la hardiesse de le reprendre, et, demi-nue comme vous étiez hier, en public, osez vous présenter devant vos garçons !

J'avais tout dit. Je m'arrêtai. Pour elle, pen- dant tout le temps que je parlai, elle ne cessa de tenir les yeux baissés, en feignant de flairer, mais

OU LES MŒURS DU JOUR. 151

en réalité déchirant à belles dents un bouquet de violettes. Je croyais l’avoir aecablée. En relevant le front. elle soariat.

C'est bien à vous, me répondit-elle, à me fntre de la morale! Quelle idée vous faites-vous donc de la nature de nos relations? Mon père, mon frère, mon mari, chacun de mes amis, les indif- férents même auraient le droit de m'adresser ces reproches sévères; dans l’univers entier, vous êtes le seul homme qui ne l’ayez pas. Vous êtes mon amant,.je suis votre maîtresse, Que mon mari mail ou non abandonnée, que vous éprou- viez pour moi une passion plus ou moins vive, que le monde ignore ou connaisse notre liaison, æla ne change rien au caractère de nos rapports. Ces rapports sont coupables. Nous commettoss en nous aimant une action partout condamnée. De- vant un tribunal on vous appellerait mon com- plice ; et l’on ne pourrait me déshonorer par un Jugement sans vous flétrir en même temps. serait vraiment trop commode d'associer, dans sa conduite, l’inflexibilité pour autrui et l& complai-

152 LA COMTESSE DE CHALIS . sance pour soi ! Lrop commode surtout d'afficher

publiquement une austérité de Spartiate, et, dans sa vie privée, de se consoler de tant de rigueur, en demandant à une femme mariée, mère, de se- crets dédommagements. Vous êtes mon amant, vous ne pouvez pas être mon ami. Le châtiment de la faute que nous commetlons, c’est qu’il nous est interdit de chercher à l’ennoblir. Tout ce que nous faisons pour essayer de rendre pure une telle faute ajoute à sa gravité. À quiconque nous aurions inspiré quelque sympathie pour une fai- blesse Simplement avouée, notre hypocrisie de- vrait faire horreur.

Elle se tut. Je ne la croyais pas de cette force! Je me tenais devant elle, vacillant, comme un homme qui vient de recevoir un coup de massue, Ce que, l'esprit troublé par ma passion, j'avais pris pour la vérité elle-même me le démon- trait n’était qu’un sophisme. Voyant que je ne disais rien, elle reprit la parole d’une voix plus brève. Je ne lui inspirais aucune pitié.

Je sais très-bien ce que je fais, et ne n'a-

OU LES MŒURS DU JOUR. 155

buse pas sur les écarts de ma conduite, Mon plus grand tort, mon tort réel, ce n’est pas de courir, comme vous me le reprochez, après les distrac- tions, et même, une fois dans ma vie, d’avoir voulu jouer le rôle de déesse. Mon tort irréparable, c'est d’avoir un amant, et cet amant, c’est vous qui l’êtes! Cela n'est pas prudent à vous de me parler toujours de mes enfants. Croyez-vous que, plus tard, s'ils avaient à juger ma conduite, cette frivolité que vous me reprochez, et même ce que vous appelez mon inconvenance, ne leur parai- traient pas des fautes vénielles, auprès de ce fait révoltant de vous avoir recu dans le lit de leur père ?.. Ne me parlez jamais de mes enfants !

Je restais écrasé. Alors elle sourit de son triom- phe. Puis, apaisant sa voix, elle reprit :

Maintenant, qu’y voulez-vous faire? C’est un malheur !... Je conviens que je suis faible... je ne peux pas résister à ma nature. Celte nature, que vous dites frivole et qui n’est qu’inquiète, me pousse constamment vers (out ce que j'ignore, vers

9.

#

154 LA COMTESSE DE CHALIS

tout ce qui me semble contenir de nouvelles sen- sations, Vous voudriez me séquestrer : à quoi bon? Ne suis-je pas du monde? Comment, pourquoi quitter mes amies? Que dirait-on si l’on ne me rencontrait plus nulle part? Née commejelesuis, avec ce.que vous voulez bien nommer ma beauté, et surtout. avec ma fortune, je me dois à la so- ciété. Ces lectures, ces occupations, ces habitudes d'aumône, que je suis bien loin de blâmer, tout cela c'était bon à Aix. À Aix, du moins, cela pou- vait avoir une raison d’être ; mais nous ne sommes plus en Savoie, nous sommes à Paris aujour- d’hui.

Sur ces mots, malgré mon accablement, je ne pus m'empêcher de hausser les épaules.

Je vous assure que vous êtes très-injuste envers moi, continua-t-elle avec douceur. Je vous accorde que j'ai eu tort de porter ce coslume ; mais s’il était aussi décolleté, ce n’est pas ma faute, c’est celle du costumier. Si vous saviez que de peines je suis obligée de.me donner pour vous voir ! Je n’ai pas l’habitude de sortir à pied, moi.

- OU LES MŒURS DU JOUR. 155

Cela paraîtrail incroyable si seulement je tra- versais Ja rue sans ma voiture. Je suis dene forcée d'inventer toutes sortes de prétextes et de faux fuyants pour que mes gens ne se doutent pas de nos relations. Vous éprouvez des ennuis pour moi. Ne méritai-je pas qu'on en supporte? Vous êtes un ingrat!... Que d'hommes vou- draient être à votre place!... Sachez que j’ai eu des rois à mes pieds! et je les y ai laissés.

En ce moment, sans me dissimuler la force de quelques-uns de ses arguments, je revenais peu à peu de mon trouble.

:— Quoique vous me contestiez le droit de me soucier de votre considéralion, répliquai-je, je ne puis pas ne pas vous répondre. Je conçois qu’une femme ait du goût pour les plaisirs. Je déplore qu’elle n’en montre que pour des plaisirs inconvenants. Mon tort, à Aix, fut de supposer qu’une personne de votre condition pouvait rompre à jamais avec ses habitudes mondaines. Mon tort actuel, si C’en est un, je l’accepte, c’est de déplorer que vous ne vous montricz pas plus

156 LA COMTESSE DE CHALIS -

du vrai monde que vous ne le faites, car ce n’est point à l’Alcazar ni même au bal de l'Opéra que l’on devrait vous voir, mais. seulement dans les salons. Si j’eus, à Aïx, l’idée qui me remplit au- jourd’hui de confusion, d'élever en vous dis- trayant votre esprit par la lecture, de vous don- ner le goût de l’aumône et de vous attacher à votre intérieur, cette idée provenait d’un senti- ment affectueux. Il est donc mal à vous de me le reprocher. Quoique bien des femmes aujourd’hui vivent comme vous, il en est, Dieu merci, un grand nombre qui se comportent avec décence. Pourquoi imitez-vous les unes et jamais les autres”? Pourquoi surtout, 1l faut bien que je vous le dise, quoique vous m’ayez donné de sévères raisons pour ne pas le faire, pourquoi surtout ne vous occupez-vous jamais de vos enfants?

En entendant ces mots, elle se leva avec im- patience.

Eh! mes enfants! s’écria-l-elle, je ne peux pas cependant les laver et les habiller! On a des domestiques pour ces sorles de choses.

LES MŒURS DU JOUR. 157

Mais leur instruction ! lui répondis-je; mais leur âme à former! mais leur cœur à tourner au bien! chargerez-vous aussi vos domestiques de ces soins sacrés ?

Vous êtes un impertinent! dit-elle, en s’enveloppant de sa mante. = Puis, comme je ne trouvais rien à dire devant sa violence :

Vous savez bien, fit-elle, que mes enfants auront un précepteur. Cela ne vous regarde pas, d’ailleurs. Je n’ai pas pris un amant pour aller au prêche. Et vous êtes toujours à prêcher!

X LIX

Elle à raison! me dis-je quand clle fut paie; elle a horriblement raison! Chose acca- blante, c’est elle qui me redresse le jugement, Dans ma vie sludicuse, pleine de bonnes résolu- lions, J'ai laissé s’introduire une curiosité mal- saine, La passion a donné le change à ma con-

158 LA COMTESSE DE CHALIS

science. Rien de pur n’est jamais sorti d’une source impure. Je ne peux pas aimer banorable- ment la femme d’un autre. Quand on veut en amour demeurer ponctuel vis-à-vis de soi-même, on commence par épouser une jeune fille hon- nêle. On ne se faufile pas dans l'alcôve d’une femme mariée.

Ainsi, entre nous deux, quoi que nous fassions, la logique le veut, il ne peut exister que la dé- bauche. Et la débauche même, la logique le veut encore, est ce que nous pouvons mettre de-moins immoral dans nos relations.

Eh bien!... après? Il est évident qu'il n’y a maintenant qu’une chose à faire. Tant que j'ai conservé une illusion sur la nature de nos rap- ports, j'ai pu, l'amour et mon inexpérience ai- dant, essayer de les épurer. Mais aujourd'hui! aujourd’hui qu’elle-même a dessillé mes yeux, me montrant que, dans cette affaire, le -plus coupable de nous deux, ce n’était pas elle.… est-ce que je vais accepter celte situation d'assister si- lencieusement à une existence avilissante? est-ce

OU LES MŒURS DU JOUR, 159

que je vais encore prendre ma part d’une telle exisience, en assumer sur moi la responsabilité? Fi donc!

Le même soir, Je devais retrouver la com- tesse au bal, dans une maison tierce. Je m'y rendis le cœur glacé par une irrévocable résolu- tion. Pendant l'après-midi et toute la soirée, je m'étais fortifié dans ma volonté de rompre. Je v'allais à ce bal que pour le dire à madame de Chalis, et le lui dire, sans qu’elle pût répondre, en trois mots. Mais en arrivant là... oh! combien de faiblesse dans un cœur d’homme!... en la voyant de loin, dans la pleine lumière, noncha- lamment assise au milieu d’un cercle de femmes, le front pensif, les yeux rêveurs, l'extrémité du pied légèrement avancée, les mains croisées sur les genoux; dans une pose presque chaste, une pose attristée, qui n’était pas cherchée, mais qu'un artiste aurait choisie pour la peindre à son avan-

160 LA CONTENSE DE CHALIS

tage, je ne sais ce qui se remua en moi de jeune, d'attendri. Je m’avançai. Je lui pris la main. Elle me regarda... Je n’eus que le Lemps de m’enfuir. Les larmes me parlaient des yeux.

LI

Je ne peux pas! me disais-je quand je fus dans la rue, à pied, sous une pluie battante, cher- chant à me reconnaître moi-même dans le dé- dale de mes pensées, et m’imposant l’atroce sensation d'un froid glacial qui ruisselait sur tous mes membres pour essayer de réagir. Je ne peux pas! me disais-je encore le lendemain, tout greloitant de fièvre, d’une nuit sans som- meil, déscspéré de me trouver si lâche.

Elle allait me punir de ma lâcheté.

À partir de ce jour, comme si elle n'avait pu me pardonner d’avoir été mise par moi dans la nécessité de se défendre contre mes reproches,

OU LES MŒURS DU JOUR. 161

elle commença à me traiter plus froidement, à mettre de plus longs intervalles entre ses visites. En même temps, devant le monde elle affecta de ne m’accorder que peu d'attention. J'avais, d’une autre part, des tourments si nombreux et si harcelants, que je ne m’aperçus pas d’abord de ce changement de conduite. Après avoir dépensé mon petit capital, J'étais tombé sous les griffes des usuriers. En engageant mon avenir, main- tenant, il me devenait difficile de trouver à em- prunter, même de petites sommes, al {aux exor- bitant de deux cents pour eent. La misère, je ne me faisais pas la plus légère illusion à cel égard, la misère, ojseau de ténèbres, planait silencieusement sur moi. La comtesse continuait cependant à me tenir à distance. de finis par m’apercevoir de sa froideur. Alors, mais alors seulement, je fis de tristes’ réflexions sur « mon bonheur. » Chacun l'aurait envié, à ne le juger que sur la surface, Et si l’on avait su de quelles tortures il élait formé! Ah! quels regrets de ne n'êlre pas marié à vingt ans! d’avoir porté les

162 LA COMTESSE DE CHALIS

yeux sur cette existence du monde, robe de Nessus, que je ne puis plus dépouiller! J'aurais été, au pis, professeur ignoré dans quelque ville de province, avec une bonne femme toute simple, et mon esprit serait demeuré livré tout entier à la contemplation, à l'étude, à ses joies si pures.

Un coup de foudre m’arracha à ces réflexions.

LH

Un jour, j'appris par un gandin « de mes amis » que la veille il s'était trouvé à dîner, au restaurant des Frères Provençaux, avec madame de Chalis, deux autres femmes, leurs maris et le prince Titiane,

Quand j’entendis cela, je refusai d’y croire, car cela, ce n’élait: plus une inconvenantce, mais une monstruosité. Comment cette femme si fière avait-elle pardonné à cet homme si vil! Je ne pus réprimer le murmure de mon cœur quand je la revis. Elle me trouva un air singulier

OU LES MŒURS DU JOUR.., 165

et me demanda quelle en était la eause. de le lui dis. N’avait-elle pas de cœur d'agir amsi? Aussi- tôt elle prit un air offensé,.

Ce sont mes amies qui l’ont invité, me dit- elle. Peuvais-je les en empêcher? pouvais-je leur raconter ce qui est arrivé à Aix?

Je n’en sais rien, lui répondis-je. Ceque je sais, c’est que cet homme s’est eonduit avee vous comme un misérable.

Eh! non! fit-elle avec ennui. a agi eomme tous les hommes, eomme vous-même vous auriez agi à sa place.

Comment! moi! Vous osez.. .?

EHe m'interrompit.

Ïlne m'a menacée de se venger que parce qu’il était blessé de se voir quitter. Le pauvre diable m’aimait encore. Mais il n'aurait pus mis sa menace à exéculion. Je l'ai interrogé à cet égard. Il m’a répondu avec franchise et il m’a demandé pardon.

Et comme je voulais parler, ayant à dire uw monde de choses :

164 - LA COMTESSE DE CHALIS

ÂAllez-vous être jaloux de lui! reprit-elle. Quelle sottise! Si je revois le prince, c’est que je ne puis faire différemment. Comment ne pas le voir? Le prince fait partie de mon monde. Je ne puis aller nulle part sans le rencontrer. Je vous accorde qu’il est un peu fou. Mais qu’est-ce que cela fait? Et puis, d’ailleurs, il est si drôle!

Je ne trouvai rien à répondre. Ce dernier ar- gument m'avait rendu muet. Chose bizarre! par une inclination qui m’est particulière, il y avait de la franchise dans cet aveu qui m’offensait ; il me toucha. Elle agit sans discernement, en vertu de sa nature faussée, me disais-je; mais elle est sincère. C’est ainsi que l'amour me donnait le change sur les causes qui détermi- naïent quelques-unes des actions de la comtesse. À partir de ee moment elle revit le prince presque tous les jours. [] feignait de ne pas mc reconnaître lorsque nous nous rencontrions, et il affectait de se montrer rigoureusement respectueux avec elle. Le printemps était revenu, et la comtesse avait modifié ses habitudes, Elle sortait maintenant dès

PP _,,

LES MŒURS DU JOUR. 165

huit heures du matin, soit en panier, conduisant ses poneys elle-même, soit à cheval, escortée de ses intimes. Ayant de quitter le bois de Boulogne, elle prenait la goutte au café de la cascade, puis elle rentrait déjeuner chez elle, et de se ren- dait au tir aux pigeons. Le soir elle s’en allait passer une heure au concert Musard, puis elle retournait au bois en voiture, et se promenait au- tour du lac. De elle rentrait chez elle. On y jouait en prenant des glaces. Moi, je ne pouvais suivre; je n'avais plus un sou vaillant. Elle croyait que je boudais, se détachait de moi, et toujours avec elle je retrouvais ce maudit prince. Parfois je me disais en les observant :

Ils sont vraiment faits l'un pour l'autre!

LIIT

Cependant j'avais reçu dix lettres de mon père. Mais, devinant qu’elles ne pouvaient con- tenir rien que de mortifiant pour moi, je ne les

166 LA COMTESSE DE CHALIS

aveis pas ouvertes. Elles élarent donc restées sans réponse. Ün matin, comme je faisais les plus pénibles réflexions sur le tour, tout nouveau, que le pardon accordé au prince Titiane donnait à ma situation, je vis mon père entrer chez moi. Quoique je dusse m'’attendre à cette visite, la vue de ce parfait honnête homme m’émut si fortement, que je ne trouvai pas un mot pour l’accueillir. Je l’émbrassai les yeux en pleurs, avec la rougeur de la honte. Il n’était pas moins ému que moi. Nous nous assîmes sans avoir pu échanger une parole. Mon père me regardait avec 4utant de surprise que de douleur. Si, me croyant en bonne santé, on lui avait appris que je venais de ressentir les premières atteintes d'une maladie mortelle, je crois qu'il ne m'au- rait pas autrement regardé. Îl avait été jusqu'a- lors si fier de moi!

Quand nous fûmes tous deux parvenus à apai- ser le premier feu de notre émotion, mon père prit a parole pour m'expliquer le motif de sa vise, Un de mes collègues du collége, croyant

se

OU LES NŒURS DU JOUR. 167 bien faire, et prenant en pit ma situation, lui avait écrit pour lui raconter ce qui se disait au ministère de l’instruction publique sur Îles causes de ma démission. Mon père savait donc que je menais une existence pleine de désordres, et que Je m'étais démis de mes fonctions. Mais ses informations s’arrêtaient là, et, ne pouvant mème soupçonner qu’une personne du rang de madame de Chalis pût être cause de mon incon- duite, 1l supposait que je m'étais ruiné pour une «drôlesse ; » et cela, tout en lui remplissant le cœur d'humiliation, lui laissait pourtant quelque espoir.

Je crus devoir te désabuser. Je lui avouai que tout ce qu’on lui avait écrit était de la plus stricte vérité, mais que la responsabilité de mes fautes‘: m'’incombait tout entière, et qu’il n'y avait dans mon fait aucune fie mercenaire. Je m'étais laissé prendre d’une folle passion pour l’exis- tence des gens du monde. Peu à peu la fréquen- tation des oisifs m'avait donné le dégoût de l'étude, J'avais joué, et é’était par un mouvement

9 » 18 LA COMTESSE DE CHALIS

de susceptibilité, à l’occasion des reproches que mes supérieurs étaient en droit de m'adresser, que je m'étais démis de mes fonctions. Mais mon père, tout en m’écoutant secouait la tête. Il avait assez d'expérience, et il me connaissait assez surtout, pour voir que je mentais ou que je lui faisais une confession incomplète.

Charles, me disait-il avec sa voix lente, vous me cachez la vérité. Il doit y avoir unc femme là-dessous.

En vain je m'efforçais de le convaincre de ma franchise.

Il y aurait quelque chose de pis, reprit-l, : que tout ce que vous avez fait, ce serait d’user de mensonge. Je veux savoir la vérité, J’ai le droit de la connaître.

Eh bien, lui répondis-je avec effort, cette vérité... Je ne puis vous la dire, mon père.

Qui vous en empêche ?

L'honneur.

Sur ce mot, imprudent dans ma bouche, le vieux marin redressa vivement la tête,

OU LES MŒURS DU JOUR. 469

L'honneur! fill.

Et ce mot sur ses lèvres avait des accents de clairon ; il éveillait des. idées de bataille, et l’on voyait en imagination passer, sous des flots de fumée, des hommes au front triste, dont le sang ruisselait sous un haut pavillon,

L'honneur ! répéta-t-1l.

Puis, haussant les épaules avec une pitié triste :

Vous voyez bien qu'il y a une femme là- dessous !

Je restais muet. Je me sentais maintenant de- vant le plus auguste des juges.

Quel est le nom de cette femme? reprit mon père. |

Même silence.

Si vous ne dites rien... il y a un mari, n’est-ce pas ?

Je baissais la tête,

C’est bien, Je démêle quelque chose dans vos scrupules.

_ Puis, se levant : 10

470 LA COMTESSE DE CHALÉS

Je vous verrai demain:

Et, passant devant moi, du ton de Niobé plou rant ses filles :

…— L'honneur! murmura-t-1l.

de relevai les yeux. Mon juge élait parti.

LIV

- Le Jendemain, dès le satin, mon père revint chez moi. Il était plus soucieux encore que la veille. Qui donc avait-il vu ? et que lui avait-on appris?

Je vais, dit-il, vous parler à cœur ouvert. Je connais la cause de tous vos désordres, et, comme l'âge, Dieu merci! ne m'a pas rendu assez injuste pour me faire oublier que j'ai été jeune, je vous avouerai que ces désordres... sans les excuser, je les comprends. Il a'existe pas d'homme.qui, ue fois au moins dans sa vie, ne se soit trouvé aux prises, comme vous, Amec41ne

passion blâmable; et si tous n’ont pes expié deur

OU LES MŒURS DU JOUR, 44 fiule aussr sévèrement que veus, c’est qu'ils avaient Île eœur moins neuf qu'ils avaient bénéficié des circonstances. Jai eu un grand tort envers vous. Vous connaissant comme je vous connais, et ayant observé depuis votre enfance avee quee facihlé vous vous passionnez, sans cause apparente, je n'aurais pas compter sur une malurité de raison que votre âge ne com- porte guère, et vous laisser seul, loin de moi, exposé aux tentations. Ou j'aurais vous sui- vre, Ou J'aurais vous marier dès le début de votre carrière. Ce n'est jamais impunément qu’on soustrait un jeune homme à la saine in- Îluence de la vie de famille. Donc j'ai eu tort. Je le reconnais devant vous.

Qu'est-ce que la nature a donc mis dans le cœur d'un père! Celui-ci, malgré sa douleur, voulant me relever à mes propres yeux, s’attri- buait la responsabilité de mes fautes!

Je ne vous parlerai pas, reprit-1l, de la personne qui vous à conduit vous êtes. Son nom ne doit jamais être prononcé entre vous et

172 LA COMTESSE DE CHALIS

moi. Je dois vous rappeler cependant sa condi- tion. Cette personne est mariée, mère. C’est vous dire que votre liaison ne saurait durer toujours. Or, il faut, dans ce monde, savoir l’on va. Vous voilà ruiné, endetté, vous n’avez plus de position. À vingt-six ans, avec une volonté ferme, on peut se relever de bien des choses. Que comp- tez-vous faire ?

Je me sentais si accablé, que les paroles ne pouvaient me sortir des lèvres.

Mais... je comple... je compte travailler, mon père.

Travailler! me dit-il, à quoi?

Je ne disais rien.

Get avenir qui s’annonçait si brillant pour vous! reprit-il; ces débuts que vous avez faits, si pleins de promesses ! cette carrière si honora- ble! tout cela que je vois brisé aujourd'hui, pul- vérisé, connaissez-vous un moyen quelconque de le rétablir? -

Je n'avais plus conscience de ce que je di- suis,

LES MŒURS DU JOUR. 175

Mais... sans doute.

Comment?

Je me précipitai à ses genoux.

Je vous en supplie, m’écriai-je, n’exigez pas de moi que je quitte la femme que j'aime! de ne peux pas; elle est ma vic!

Mon père méditait. Sa situation était cruelle. Il avait à mettre d’accord sa conduite avec ses principes, et, même dans un tel moment, ses principes lui interdisaient de m’imposer sa vo- lonté. Bien d’autres à sa place auraient été trou- ver madame de Chalis. Mais cet homme, réfléchi Jusque dans sa tendresse, était également inca- pable d’un mouvement iyrannique et d'une ac- on banale. Quant à blesser la pudeur d’une femme, cela ne pouvait pas entrer dans sa pensée, Il me releva par la main et me fit asseoir. Puis, méditant encore :

Je vous vois tellement enfoncé dans votre folie, qu'il serait inutile de discuter avec vous. Il faut, et cela ne peut plus larder, que vous

soyez châtié par cette folie même. Vous dites | | 10.

474 LA COMTESSE DE CHALIS

que vous travaillerez? soit. Je ne vous demande qu’une chose, mais cette chose, j'exige que vous me la juriez sur l'honneur. Vous ne ferez plus de dettes. Celles que vous aviez contrac- tées, je les ai payées. Vous vous adressere à moi si vous avez besvin d'argent. Vous avez gaspillé le bien de votre mère. Le peu que j'ai. vous appartient. J'aime mieux vous le voir dis- siper que de vous soupconner de vous déshonorer par des expédients. Ma pension de retraïte, au besoin, re suffira pour vivre. Le serment que je vous dertande, re le faites-vous”?

Ont.

C'est bien. Recevez mes adieux nrarnte- aun£.

LV

Cette scène, que je ne puis analyser, car tous mes sentiments s’enflamment et s’entre-choquent souvenir de la confusion qu’elle me causa;

OU LES NŒURS DU JOUR. 175 cette seène, dans laquelle mon père se montra si grand, si profondément prévoyant, et je jouai, moi, un si piteux rôle, eut pour effet de me causer un mouvement de haine eontre la com- tesse. Peur la première fois depuis que s'était nouée notre liaison, je vis en elle la cause de ma honte et de mon malheur; de ma réputation per- due, de mon avénir anéanti, de ma ruine, de l’abaissement j'étais, et surtout, et par-dessus tout, du profond ehagrin de mon père. Mainte- sant, entre moi et tous les moyens que je pouvais adopter pour essayer de me relever, la coratesse se dressait comme un obétacle. Et en effet, elle ne m'avait pas seulement pris ma vie, elle preæait toutes mes pensées. À quoi’étais-je bon, avee les mquiétudes qu’elle me mettait dans le cœur ? De quelle chose sérieuse étais-je capable, depuis qu'elle m'avait habitué à vivre de l’existence des désœuvrés ? Grâce à elle, je resseniais l'anxiété la plus aiguë qui puisse percer une âme d'homme; Ja ais céssé de croire en moi.

(ependant 51 fallait obéir à mon père. Je ne

176 LA COMTESSE DE CHALIS

me faisais même pas une idée da la gravité de l'engagement qu'il m’avait fait prendre, et je ne me doutais pas des peines que j'éprouverais pour le tenir. Je caressais depuis longtemps, à part moi, l’idée d’un grand livre sur certains faits trés-discutés de l’histoire de la révolution fran- çaise. Quelques mois de recherches aux Archives de l'empire et un an de travail devaient suffire pour l’achever. Je me mis immédiatement en quête d’un éditeur. Je lui communiquai mon plan. Ïl lui plut, quoiqu'il fût d’un libéralisme à décourager les plus hardis. Grâce à la quasi- célébrité que je m'étais faite à l'Université, 1l m'offrit douze cents francs contre la remise du manuscrit. Je me retirai désespéré. Douze cents francs! juste la somme que je dépensais en quinze jours! attendre dix-huit mois pour la re- cevoir! Et comment vivre jusque-là ? Au surplus, je ne me faisais que peu d'illusions à cet égard; je n'étais guère alors capable d’un travail suivi. La muse de l’histoire n'est pas moins jalouse que ses sœurs. Elle refuse de se prêter aux calculs

OU LES MŒURS DU JOUR. 177

qui lui sont étrangers. Il faut ne pas aimer, ou n’aimer qu’elle, pour qu’elle daigne s’épancher. Je fis alors ce que J'aurais faire depuis long- temps : des économies. Je mis à bas cheval, tilbury, domestique. Mon loyer était cher. Je m'étais plu à décorer mon appartement pour y recevoir la comtesse. Comment déménager, prendre un logement plus modeste. sans lui avouer la vérité? Je craignais, en la lui révélant, de me faire mépriser par elle. De quoi rougit-on plus que d’être pauvre? I] me semblait pen dé- licat de lui faire sentir qu’elle était la cause indirecte de ma pauvrelé. Il me fallait prendre un parti cependant. Je m’y préparai longuement. Enfin, un jour, en balbutiant, je lui dis que j'avais éprouvé des revers de fortune, ajoutant niaisement, en manière de réflexion, que cela pouvait arriver aux personnes les plus aisées. Malheureusement, madame de Chalis était dis- traite. Elle m’écoutait à peine et me répondait du bout des lèvres. Elle parut regretter que Je fusse obligé de quitter mon appartement. Elle

418 LA COMTESSE DE CHALIS dit que les revers qui me frappaient n'étaient sans doute pas irréparables, « qt'eke espérail que toùt s'arrañigerail. »

Je sus depuis que jour-k elle était contrariée à. causé d’une parure qu’elle avait commandée, par le télégraphe, à Rome, au joaillier Castel- lan. BHe comptait porter cétte parure ke so même, et le courrier de Rome qui devait la lui livrer avait manqué!

LVI

Ce ne fut pas sans peiñe que je pärvins à trouver ün logement convenable et bon marché. Une porte bâtarde y conduisait, et H étañt situé à l'entresol. Je le disposai le plus ékégamment qu’il me fut possible. La comtesse poussa un er d'horreur en y entrant; elle le trouva trop bas, obscur. De mon séjour dans cet appartement date la plus douloureuse période de mon exis- nce. Elle se composait d'une misère mal dé-

OU LES MŒURS NU JOUR. 179 juisée ot d'un travail cyclopécn. de ne voulais rien demander à mon père et j'entendais lui tenir parole, Après avoir vainement sollicité da faveur de faire des conférences sur Suétone et Tacite, on me refusa net! on me refusa même avec aigreur! afin de pouvoir vivre, et de très-mal vivre, je passais la moitié de mes nuits à faire le métier de correcteur dans une imprimerie, et la plus grande partie de mes journées était em- ployée à 6erire des articles, bien peu payés, pour une rexue d'instruction publique. Le tout me rapportait environ trois cents francs par mois. À la rigueur, 1l m'eût.été possible de m’en conten- ler; mais Je ae pouvais plus me mêler à l’exis- tence dela .cemtasse. C’est à peine si je trouvais le.temaps d'aller cher elle. Et pour fainéanter au hais, au théâtxe, dans le monde, je n'y devais même pas songer. Si je n'avais été oblhgé de cacher ma pauvreté avec autant de soin qu’une action honteuse, 1l m’eût été facile de trouver un emploi honorable. Je pouvais me faire précepteur dans une maison riche. Mais je craignais l’eflet

\

18) | LA COMTESSE DE CITALIS

qu’aurait produit sur la comtesse une condition si peu relevée. J'employais la plus grande parue de l’argent que je gagnais à tenir mon apparte- ment en bon état pour l’y recevoir et à me con- server une mise propre. L'été vint; elle partit pour Bade. Je ne pus y suivre. Je lui écrivais de longues lettres mélancoliques et passionnées. Elle ne les lisait pas. Je m'en apercevais à ses réponses. Je languissais, je m’étiolais loin d’elle, mais mon amour ne bronchait pas. L’imprimerie je travaillais fut fermée un beau jour pour cause de faillite. La Revue me payait de plus en plus mal. L'automne vint. Je n’eus pas le courage de me présenter devant mon père. Je n’allai pas à Nantes. La misère autour de moi montait tou- jours, comme une marée. Il y avait des jours j'en étais réduit à vendre quelques-uns de mes livres pour pouvoir diner.

OU LES MŒURS NU JOUR 18!

LVIT

L'hiver vint à son tour. J'étais dans l'archi fond de labime. Mais avec mon entêtement de Breton, je ne demandais pas de grâce, et la com- esse ne se doutait de rien. Me rencontrant de moins en moins dans le monde, ne me voyant presque plus chez elle, elle pensait que tout dou- cement je me délachais d’elle, que j'y mettais des formes. Cela lui allait. De mes tourments, de mes atroces privations, rien ne paraissait. Je renfonçais tout devant elle. La vérité cependant ne pouvait tarder à se faire jour. Elle l’apprit de la façon la plus imprévue. |

Un de mes anciens camarades d’études, le baron de Montessart, que j'avais rencontré de temps à autre dans les salons, à l’époque ou j'y faisais la figure que l’on sait, revenant à Paris après un an d'absence consacré à parcourir

l'Inde et la Chine, et voulant publier ses souve- si

18: LA COMTESSE DE CHALIS nirs de voyage, eut l'idée de s'adresser à mon imprimeur. Un jour 1l s’en vint à Rimprimerie, rapportant des épreuves et demandant à dire un mot au correcteur, On le mena dans le chenil je trayaillais, en blouse, les doigts maculés d'encre. Gomme je n'avais pas été prévenu, je n'avais pu me dérober, et, entendant ouvrir ma porte, je levai machinalement la tête. Nous nous reconnûmes en même temps, et le baron poussa un cri de surprise : Est-ce bien vous? Vous voyez. Comment êtes-vous descendu ? J'ai perdu lout ce que j'avais. Mais. vos fonctions de professeur? J'ai eu quelques difficultés avec mon mr àistre, et j’ai donné ma démission, | :_ Le baron ne pouvait sc remeltre de sa sur- “prise. Voyons, fit-il, en s’asseyant sur.un angle de ma table il n'y avait qu'une chaise cassée -lans mon galelas vous ne me dites pas tani,

OU LES MŒURS DU JOUR LE

mon cher. Je ne puis concevoir qu'avec vos ta- lents, la réputation que vous vous êtes faite, les amis qu'on vous connaissait, vous n’aÿez pu trouver, en quittant l’Université, une situation plus en rapport avec votre mérite.

Est-ce qu'on à des amis! interrompis-je d’un air triste,

Mais sans doute, fil-11.

Et le brave garcon m'offrit sa bourse.

- Merci, lui dis-je.

J'avais déjà de grands hesoins, mais je me rappelais la promesse faite à mon père.

Je repris : |

Mon travail me suffit pour vivre.

Le baron supposa-t-il qu'il y avait quelque manquement à la probilé dans mon fail, et alors jugea-t-il que mon obscurité m'était im posée? Je l’ignore. Le fait est qu'il cessa de me presser, et, quand je le priai de ne pas divulguer le secret de ma triste condition, il-parut approuver le désir que j'avais de me faire oublier de la société pari- sienne. Depuis, son livre étant publié, je le perdis

181 LA COMTESSE DE CHALIS

de vue et ne pensai plus à cette rencontre. Mais vers le milieu de l'hiver, mon ancien camarade s'étant fait présenter à madame de Chalis et ayant élé lui faire visite, entendit mon nom prononcé chez elle. IT y avait alors dix personnes dans son salon. Naturellement il s’empressa de demander des nouvelles « du pauvre garçon. » Sur ce mot, on l’interrogea, et, oubliant la promesse qu’il m'avait faite, il raconta tout ce qu’il savait.

LVIII

On peut se figurer de quelle stupeur fut accueilli le récit du baron de Montessart. Madame de Chalis, malgré l’empire qu’elle avait toujours su exercer sur elle-même, manqua défaillfr. Cependant il lui fallait une explication prompte, car elle ne pouvait admettre qu’elle fût la maîtresse d’un ouvrier. Elle devait venir chez moi le même jour. Je l’attendais, et ce jour-là, je me le rappelle, après m'être défait suecessive-

De

LES 'MŒTRS DEC JOUR. TES

ment de tous les objets mobiliers qui n'étaient pas rigoureusement indispensables pour donner un air habilé à mon logement, je promenais les yeux autour de moi avec désespoir, me demandant de quelles choses je pourrais bien me débarrasser encore afin de me procurer seulement une dizaine de francs. Quand la comtesse entra, me trouvant dans celle chambre propre, presque coquette dans sa nudité, avec quelques vases de fleurs, un bon feu, et vêtu d'un costume qui, pour n'être pas rigoureusement à la mode, était cependant convenable, elle crul avoir été la dupe de quelque myslification et se mit à rire. Puis, désireuse de me faire partager sa gaieté, elle me raconta toute l’h'stoire.

Mais moi, j'élais au bout de mon courage. Terrifié d’abord à l'idée qu’elle savait tout, j'avais fini par m'y résiguer, préférant cela même à l'existence que je menais depuis quelques jours. Je me sertais si malheureu* que la mort m'au- rait semblé douce si je n’avais été rattaché à la vie par le fil même de mon amour. Pendant que

185 LA COMTESSE DE CHALIS. la comtesse parlait, j'avais done commencé par. détourner la tête, puis, comme ses éclats de rire me fäisaient mal, les larmes me montaient aux yeux. Elle s’en aperçut tout à coup, et alors. changearit de langage : |

Quoi ! c’est donc vrai! s'écria-t:elle.

Hélas !

Mais comment sc fait-11?:..

Je n’eh sais rien. Je n’ai plus iien: Je n’ai plus d'état. | | |

Je défaillais. Etle me saisit la main. Elle dit :

Qu'est-ce que tout celà veut dire ?

Cela veut dire que l'imprimerie est fermée depuis un mois, et... |

Achevez donc !

Et je n'ai pas mangé depuis deux jours.

LIX La stupeur à tous deux; nous coupa la parole. Mais elle !.. Oh ! de telles femmes!... de même

LES MŒURS DU JOUR. 185

que les rois, de loin clles brillent, vous fascinent : mais il ne faut pas les voir de trop près! Elle réagit tout à coup.

Ce n’est pas vrai! s’écria-telle, Ce n'est pas possible ! Vous mentez.…. je ne suis pourquoi. Cet ameublement vaut deux mille francs. Si vous éliez aux prises avec les dernicrs besoins, tomme vous le dites, vous lauriez vendu depuis Hons- temps |

-— Le pouvais-je? lui répondis-je. Vobs ne veniez ici qu'avec répugrance. Seriez-vons venue dans un taudis ? L'est pour que vous ayez des fleurs, du feu, une ombre du confortible auqüel

vous êtes habiluée que je me privats de toutes choses. Voyez : javais quelques tableaux, Je les ai vendus; quelques bijoux qui venaient de ma mère, Je les af vendus de mène; J'afhis des livres... mes livres, mes outils à moi... je m'en suis défait. :

La comtesse élait conslernée. Aucuñ moyen maintenant pour elle de sou] çonner ma véraelté. Mon air et mon accent fortiliaient la gravité de

188 LA COMTESSE DE CHALIS

nes paroles. Moi qu’on avait élevé dans l’idée que les femmes, par le cœur, la noblesse des senti- ments, élaient supérieures aux hommes, je m’at- tendais à la voir pleurer. Tant de femmes auraient été transportées d’exciter un pareil amour. Mais je ne la connaissais pas encore. Elle s'était d'abord mordu les lèvres jasqu’au sang.

. Je veux que vous me disiez tout, mainte- nant ! s’écria-t-elle.

Je lui dis tout ce que j'ai écrit ici, sans dissi- muler rien, ni rien arranger. Elle m’écoutait en silence, la tête baissée. Quand j'eus fini elle releva la tête. Elle était furieuse.

Pourquoi avez-vous agi ainsi ? me dit- elle.

Parce que je t’aimais ! | ® Pourquoi ne m’avez-vous pas consultée, rien dit, rien confié ?

Parce que je t’aimais !

Eh! il ne fallait pas m’aimer comme cela! |

Je ne comprenais pas. Je la regardai. Alors,

«

OU LES MŒURS DU JOUR. 129 avec cel air impérieux que je lui connaissais, et qui était comme {a manifestation extérieure du fond de son âme, voici ce qu’elle me dit :

De quel droit avez-vous ruiné pour moi votre existence ? Est-ce que je vous l'avais demandé? Est-ce que je pouvais l'accepter ? Lorsque vous me parliez de votre passion, vous vous étonniez toujours de me voir sourire. Ce n'était jas que j'en doutasse, c’est que j’espérais la décourager. Que voulez-vous que je devienne, moi, avec une liaison sérieuse et durable ? Esl- ce que je m'appartiens? Est-ce que je ne me dois pas au monde? La passion trouble la vie, la bouleverse. Elle compromet la tranquillité de la famille, la considération de la femme, le repos du mari, l'avenir des enfants. Vous croyez que Je vous sais gré de vos sacrifices ? Je vous les pardonnerai jamais. Îl fallait vous marier, comme le voulait votre père. Tout le monde se marie. Cela m'aurait fait de la peine ; mais, comme je n'ai jamais supposé que nous dussions passer . notre vie ensemble, j'en aurais pris mon parti. 11. |

190 LA COMTESSE DE CIHALIS Ensuite, comme vous n’aviez quu-péu de fortune, il ne fallait pas quitter votre p'acc; et surtout, quittant vo're place, il üe fallait pas gaspiller l’héritage de votre mère et vols tndetter. Dans quelle situation m'avez vous pjacéc! Vous étiez dinoüreux de inoi, :’ai vu du goût pour vous, je vous l'ai prouvé, vt, pour me récompenser de ha faiblesse, vous nr'infiiges le remürds de votre ruine, Comme je suis une honnête femme, ine voilà done forcée du vous dédbmtmager. Je re puis Lolérer que vons pensiez à moi comme à la cause de votre désästie. Mais que puis-je faire ? Dans quélle impusse m'enfermez-vous”? Les fonc- lions quu vous éxbretez, il ne in'est pas possible de vois les rendre. Quant à votrefortune, quoique je sois riche... où! ne vous hâlez pas de vous : récrier ! je Yous connais assez pour deviner que vous refuseriez nie reslilution. Vous êtes si sérupuleut pour ivut ce qui touche à l'argent, et si imprétoyant pour d'autres choses !

de ne répohdis rien’ Elle avait eneort raison! Mais elle faisait toujours cn sôrte d’avoir raison

UU LES MŒURS DU JOUR. ‘iv

d'une façon horrible. Elle ne voyait däns notre liaison qu’une distractiôn, un passe-lemps, quelque chose de.plus vif peutêtre, de plis aigu, une distraction défendue, et qui alors avait l'attrait, l'assaisonnement qui manque aux choses permises. Moi, dans celte liaison j'avais mis uia vie. Tout était là! Dans notre élrdnge situation il n'y avait de trop entre nous que l'amour. | |

Cependant il fallait parler.

Voyons, dites, cherchez, reprit-elle avec sa voix brève. Que puis-je faire pour vous ? Qu’accep- Lerez-vous ? | |

Je ne puis me résoudre à voué quitter; lui répondis-je. Quelle que soit la näture l'affec- tion que vous me portez, je l’accepte ; mais vous quitter... ce n’est pas possible!

lc: elle parut embarrassée, La pitié, dédain el quelque chose qui ressemblait à la souffrance se peignit sur ses trails.

Mais enfin, que puis-je faire pour vous? reprit-elle, | |

192 LA COMTESSE DE CHALIS

Eh bien! lui dis-je avec honte, vos en- fants… je les aime comme s’ilsétaient les miens. L'âge est venu pour eux ils ne peuvent se passer d’un précepteur. Voulez-vous que je sois le leur? De cette façon, nous ne nous quilterions plus. |

Elle ne put s’empécher de faire un haut-le- Corps.

Précepteur! vous!

N'est-ce pas ma profession ?

_— Sans doute, mais... chez moi... ce n'est pas un avenir.

C’est du pain.

Ce.mot de « pain » lui parut outrageusement excessif, à celle, qui n’en mangeait mème pas peut-être. |

Vous parliez de mon avenir, ajogtai-je. Quel plus bel avenir puis-je ambitionner que de passer ma vie auprès de vous ?

Elle hésita, r'efléchit, fronça les sourcils ; puis se levant, et daignant enfin me sourire :

Eh bien! c'est din! fit-elle. Venez vous

OU LES MŒURS DU JOUR. 195

installer tout de suite. Nous dinerons ensemble,

Je la reconduisais. Tout à coup elle se mit à rire. .

e 9 e e

Quand je pense qu’il se privait de tout! s'écria-t-elle en choquant ses deux mains l’une contre l’autre. Mon Dieu! que les hommes sont njais |

LX

Elle avait cru sans doute, en acceptant, que les choses iraient toutes seules, et moi, j'étais au septième ciel. Notre illusion se dissipa lende- main de mon installation dans sa maison. J'avais pris tout de suite ma tâche au sérieux. Les deux chambres que j’occupais élait situées auprès de celles des enfants, de surte que je ne les perdais pas de vue une minute. Nous fâmes, dès le pr'e- mier jour, charmés les uns des autres, et je com- mençai immédiatement à mettre en pratique le système d’éducation qui me semblait le mieux

194 LA COMTESSE DE UHALIS approprié à leur âge et à leur futute condil'on. Muis, déineurant duus son hôtel, mangeant à sa Lable, la rencontrant à clraque heure du jour, sachant lout ce qu’elle fait, à quelle hvüre elle se lève; sert, rehtre; se couche, ëlle va, qui elle regoit, que de sujets d’irritaton pour moil Je ne soupçonnais même pas qu’une femme pül mener une existence si absurde et si dispeu- dieuse ! Le coulage de sa maison était effroyable. Elle-même avouait qu'il y avait toujours cent mille écus par an dont elle ne pouvait se rendre comple dans ses dépurises... Quart au milieu intellectuel dans leqhel ellè vivait, les mots me manduënt pour l’exprimer. Sa sdciété se divisait en deux fractions distinctes. La première se eom- posait de tout ce qui porte ua nom en Europe et fait figure sur la scène du monde: Celle-là n’ap- paraissait chez la comtesse que pour y faire des visites cérémoniéüses, et de loin en loin. L'autre fractioh, infiniment plus restreinte uné ving- taine d’intimes, de plus, la.eonstitaait avail ss heures à elle et reparaissail chuqué jour, les

OU LES MŒURS DU JOUR. 199 femmes de celte intimité quoique k plupart d’efitre clles fussent, dans toute lPacceplion du mot, de fort honriètes femmes se modelaient extérieurement sur la comtesse. Les homines étaient des jeunes gens de l'espèce du priñce Ti- liarie, el e’élait le prince Tiliane qui, chez elle, donnait le ton à la conversation. Ces sujets de con- versalion étaient invariablement les mêmes : ils roulaient sur les modes nouvelles, sur les divertis- sements' en vogue, les réuniôns de la säison, sur les courses; le jeu, les scandales du monde, cl surtout sur les fails ét gestes tles courtisines en renom. La persistance que les hommes de l'in- timilé de la comtesse mettaient à revenir, en Lermes déguisés, Je le reconnais, mais fort Urans- parents, sur ce thème aussi déplaisant que scan- daleux, l'immense curiosité qui se manifestait chez lés femmes de celte intimité en écoutant le récit de turpitudes qui n'avaient même pis Pexcuse de la critique pour êlre tolérées, me fai- saient quelqtefois me demahder si, dans le secret de deur âme, quelqués-unès de ces jeunës femmes

La

196 LA COMTESSE DE CHALIS

n'avaient pas placé leur idéal sur les confins qui séparatent leur propre existence de celle des filles entreicnues. Garder pour soi les avantages alta- chés à la condition de « femmes comme il faut » tout en s’en donnant à cœur Joie, des dégradantes libertés que prend la « femme libre, » serait-ce donc un rève, une ambition caressée! Et se peut-il qu'après avoir roulé de satiétés en satiétés, une femme, une seule!... dans ce milien du monde tout se rétrécit el se corrompt, en soit arrivée là, poussée par l’ignorance et une imagi- nation sans règle !... Le prince Titiane, je ne dois pas oublier de le mentionner, était. l’inspirateur et comme l'âme des divertissements préférés de la comtesse. C'était lui qui avait eu « l’heureuse idée » de donner des surnoms aux femmes de l'intimité de cette dernière, appelant l’une la Vénus aux carottes, sous prétexte qu’elle était fort belle et qu’elle avait les cheveux rouges ; une autre Peau de soie, parce que celle-ci wait le teint clair; une troisième la (rrande-Duchesse, à cause de sa taille et de son titre. Et ce qu'il y avait en

OU LES NŒURS DU JOUR. 197 “cela de plus étrange, c’est que ces femmes avaient accepté de tels surnoms, se les donnaient entre elles, et s’en cachaïent si peu que les petits jour- naux avaient fini par en parler. C’était encore le prince Titiane qui décidait de tout chez la com- tesse, tranchait sur tout, distribuant le blâme ct l'éloge, selon que, dans l’argot à son usage, il laissait tomber de ses lèvres, en forme de jugc- ment, ces mots sacramentels : C’est chic! ou Ce n'est pas chic! I y avait surtout un mot affreux qui revenait toujours, en forme de conclusion, ans les bizarres théories auxquelles il se plaisait à se livrer. Ce mot, qui pourrait si bien servir de devise à la seconde moitié du dix-neuvième siècle, semblait, dans sa concision, le résumé de l’exis- tence du prince et de celle de la comtesse : Gobi- chonnons ! gobichonnons ! disait à tout propos ce prince baroque. Je trouvais qu'il y avait quelque chose de sinistre dans la façon dont il prononçait cet horrible mot.

Pour la comtesse, que de sujets d’irritation. aussi dans ma présence! Elle s’était donné un

æ

198 LA COMTESSE CHALIS

surveillant, un fmetitor muet, mais dont elle comprenait le silénce. Elle, si libre! habituée à faire toutes scs volontés, à n’en rendre compte à personne, à n'être Jamais critiquée, la voilà constammetit sous les yeux de son amant, cet amant, chose mortifiante pour elle, est, dans son jugement faussé, presque soti domestiqüe!… J'avais cru pouvoir vivre avec elle sur le pied d’une intimité cachée, et c'est certainement